Souffle Mots

Souffler les mots, une passion, le rêve d'un métier

25th juin 2016

2064

Salut !

Voici un texte que j’ai écrit récemment au milieu de mon projet plus grand d’un roman !

Bye et bonne lecture !

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2064

A toi qui sais tant de moi mais dont je connais si peux…

Te souviens-tu de ce jour où j’ai décidé de t’écrire ? Assise au bureau de mon petit appartement de Strasbourg, par la fenêtre, j’ai levé les yeux vers le ciel. C’était un petit carré de firmament il me faut avouer. D’un gris blanchâtre de fin d’averse. Sur les toits l’eau gouttait encore et les tuiles, gorgées de pluie, avaient perdu de leur éclat. Quatre petites fenêtres coupaient la monotonie de cet océan couleur brique et réfléchissaient la lumière des nuages. Sur la crête du bâtiment, horizon entre l’humanité et l’infini, un pigeon se moquait de la pluie. Le temps de coucher une phrase et il s’était envolé.

Lorsqu’on m’a conseillé de t’écrire, la première chose que j’ai faite a été d’essayer de t’imaginer. Comme on dessine dans sa tête les contours d’un personnage de roman. Ton visage et tes cheveux. Ton regard. Mais, de même que pour mes héros, j’en fus incapable. Vint ensuite tout le reste, ton histoire et ton présent. Tout ce que j’avais voulu lire dans tes traits sans pouvoir simplement les distinguer. Je n’ai jamais été douée pour le dessin. Je cherchais quelque chose à quoi me raccrocher, une certitude, ne serait-ce qu’une hypothèse un tant soit peu crédible. Mes mains se refermèrent sur du vent. Tu fuis, tu cours et t’envoles, refusant les cages. Et qu’importe si dans la forêt, le chercheur a chargé son arme.

Comment prétendre alors t’écrire si je ne connais rien de toi ? Pour une réponse ? Elle ne viendra jamais. Tu ne vois pas ? J’écris seulement à des gens qui ne me répondront jamais. Des figures décédées aux ombres derrière moi. Tu n’en es pas si différente au fond. Oscar, des muses, toi… Je répète que j’aimerais écrire à de grands auteurs, des petites gens qui ont changés ma vie, mais pas un mot n’a été posé. Est-ce que je ne t’écris pas parce que je sais que jamais une réponse ne viendra ? Peut-être que je sens que je ne pourrai m’ouvrir autant si tu existais.

Serait-ce alors pareil si j’écrivais à mes personnages ? Des héros sans nom pour la plupart, comme si je refusais de leur donner une identité. Dans une dizaine d’histoires il n’y a qu’un personnage que j’ai nommé, à moitié forcée. Quelque part je voulais qu’ils soient libres, non pas sans nom mais aux milliards d’identités. Comme ces étoiles que chaque peuple a nommé à son image et qui appartiennent à tous sans appartenir à personne. Un prénom, ce n’est pas une identité. On nait avec alors que l’on ne se connait pas encore, souvent même le prénom vient avant l’être. Certains, prenant conscience du poids de quelques syllabes, décident de les changer. De renaître. Jamais je n’écrirais cela s’il y a trois jours je n’avais pas rencontré quelqu’un qui, bien que surement du même âge que moi, refusait ses prénoms pour chercher celui qui lui correspondrait. Sur la feuille de présence il n’avait rien noté. Même si nous gardons notre nom, la façon de le prononcer, de l’envisager et de peser chaque syllabe évolue avec nous. Je pourrai écrire ici ton prénom mais quelque part je ne sais pas comment le dire. Il y a tant de façons. On peut le chuchoter, l’articuler, le proclamer ou le bafouiller. Certains les scandent, d’autres les psalmodient. Il me faudra des années pour choisir comment prononcer le tien.

As-tu des regrets sur ta vie ? Aimes-tu simplement l’être que tu es devenu ? Cet Homme qui se cherchait et semblait se perdre un peu plus dans chaque ligne posée sur le papier. A quoi ressemble ton monde ? A mes rêves de Vendetta ou aux cauchemars des jours de passivité ? Réponds moi ! Tu ne vois pas que je suis perdue parfois, que j’ai l’impression de courir dans un songe où l’univers recule sous mes pas et où le temps n’est suspendu que pour moi ? Tu ne pourrais pas m’écrire un peu pour une fois ? Moi qui ait passé des années à écrire en cherchant sans le savoir à te connaître un peu mieux. Écrire pour changer un monde auquel j’aimerais que tu appartiennes. Dis moi seulement comment faire… Il parait que seul on ne peut rien. Je n’ai que quelques mots à ma portée et tant d’actes à faire émerger, tant de consciences à éveiller – la mienne ne faisant pas exception à la règle. Quels mots choisir ? Dans un monde où des centaines de langues sont parlées, évoluent chaque jour et meurent parfois. Est-ce seulement des mots qu’il faut employer ?

Tu sais déjà tout. Tout ce que je vais te dire et tout ce que je pourrai te dire. Alors pourquoi cette lettre ? Peut-être qu’au fond, malgré tout ce que j’ai dit, ces lignes ne te sont pas adressées. Même si je me suis efforcée de penser à toi tout au long de cette lettre, à mes yeux quelque part, tu n’existes pas. Être en devenir. A travers cet être inconnu de 2064, c’est à chaque lecteur que je m’adresse. Ceux dont je ne connais rien mais à qui, cherchant des réponses, je me suis ouverte. Ceux qui ont compris qui j’étais avant que je ne le réalise moi même. Tout ceux qui participeront à forger l’avenir incertain de 2064, qu’ils soient vivants pour le voir ou mort depuis longtemps. Ces lecteurs qui, peut-être, après avoir connu qui je suis, influeront sur celle que je serais.

Te souviens-tu qu’un peu plus tard, sur le toit gondolé, ils étaient deux oiseaux ? Mais dans la ville il y en a des milliers. Peut-être autant qu’il y a d’Hommes.

Celui que tu imagines.

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20th février 2016

Les lumières de l’automne (2/2)

Salut !

Oula, cela fait longtemps que je n’ai pas posté ! J’en suis même venue à oublier le dernier texte posté ! Et notamment qu’il devait y avoir une deuxième partie. Je vous la présente donc aujourd’hui, en espérant que vous vous souviendrez du début (ou que vous aurez la force de le relire).

Les lumières de l’automne (1/2)

Bye et bonne lecture !

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Les lumières de l’automne (2/2)

Il est des révolutions contre lesquelles il semble qu’on ne puisse rien faire. Toutes leurs pensées étaient rivées sur la destruction de la ville et il se retrouvait seul sur son muret face à la folie d’un peuple. Sa main errait doucement sur la pierre et s’agrippait parfois à son extrémité comme on resserre sa main sur le bras d’un être cher pour exprimer tous les mots que les lèvres assiègent. Il regardait les Hommes pointer leurs fusils sur les immeubles et ses nuits s’emplissaient petit à petit des cris des habitants rongés par le remord, de tous ces habitants qui se réveillaient le matin le visage creusé de cernes, incapables de chasser de leurs rêves l’ombre de la ville. C’était une guerre sans trêve, l’expression physique d’une révolution interne.

Lorsque l’enfant avait compris que leur objectif n’était autre que l’anéantissement de la cité il avait cherché à la protéger par tous les moyens. Ses petits doigts tiraient sur les manches des habitants pour leur demander d’arrêter mais ils ne remarquaient même pas les larmes dans ses yeux. Toutes les guerres devraient prendre fin par la simple requête d’un enfant en pleurs.

Un jour, ramassant sur le sol les pierres encore en état il tenta de rebâtir le mur de la cour de l’école. Je me souviens de ces briques : elles étaient rouges, un rouge un peu fané recouvert de poussière. Une à une il avait empilé les briques, les époussetant préalablement du bout de sa manche. Puis, tandis que sur la pointe des pieds il tentait de déposer une dernière pierre, la rumeur de la foule s’était faite entendre dans son dos. Sans même avoir eu le temps de s’écarter il avait été projeté au sol, invisible dans les yeux des fous, et avait tout juste pu relever la tête avant de voir son mur s’effondrer comme un château de cartes, comme un coquelicot aux fragiles pétales. Ce jour là un dessin apparu aux côtés des pierres fanées, premier d’une longue série.

Si les habitants souhaitaient ensevelir leurs souvenirs sous la poussière, lui espérait pouvoir rendre éternelle celle qu’il aimait. Mais il semblait que ses dessins, jamais, ne ramèneraient la ville à la vie.

Je me suis souvent demandé ce que les habitants pouvaient voir dans les murs de la ville et quels pêchés ils avaient pu commettre pour être ainsi assailli de remords. J’ai tenté d’en inventer, de bâtir de toute pièce les pires crimes imaginables. Toutefois j’ai vite abandonné : on ne peut inventer ce qui existe déjà. Il me suffisait de fermer les yeux pour voir se dessiner les Hommes adossés au mur, attendant l’impact de la balle ; les femmes que l’on plaquait contre la pierre pour mieux les violer et ces enfants se roulant en boule contre les briques pour se protéger des coups. Je revois ce mur de la cour de récréation contre lequel je m’adossais, espérant que cette fois personne ne viendrait me blesser de ses mots ; les murs des couloirs que je rasais et dans lesquels j’aurais aimé me fondre pour disparaitre aux yeux des autres et tous ceux que j’avais frappé, violence que plus rien ne maîtrise. Personne n’a envie de revenir sur les lieux de ses crimes, alors comment faire lorsqu’on vit dedans ?

Peut-être qu’au milieu de ces milliers de personnes rongés par le remord, certains souhaitaient simplement voir disparaître la cité pour ne plus fouler tous les jours ces lieux marqués par leurs larmes. Si la ville avait été de fer, je crois qu’elle serait désormais couleur de rouille.

Une légende raconte qu’un enfant serait un jour venu se perdre dans les rues de la ville. Il aurait toqué à la porte massive de l’enceinte que nul jamais ne franchit et elle lui aurait ouvert son cœur.

Parfois, assis sur le rebord d’un muret ou d’un trottoir, indifférent à l’agitation alentour et au jour décroissant, certains le surprenaient à remuer les lèvres sans pouvoir entendre les mots qu’il murmurait, souvenirs d’enfance dont seules les images subsistent. Quelques uns prétendent qu’il complotait au cœur même de la cité, d’autres qu’il lui récitait des poèmes d’amour pour la séduire. Je crois, moi, qu’il lui racontait simplement sa journée avant de lui dire bonne nuit.

Le regard qu’il portait sur la ville était différent de celui des autres habitants : au lieu de fixer les cicatrices il s’attardait sur l’éclat des yeux, repoussant l’horreur il venait s’accroupir près d’un sourire. Il la trouvait belle comme elle était, avec ses vieux cimetières en ruine et ses tours de béton armé. Peut-être parce qu’il s’endormait tous les soirs au creux de ses bras ou parce qu’il apercevait, au travers de la muraille, les champs de blé passés. Peut-être parce qu’il avait trop d’espoir pour s’arrêter aux erreurs de l’humanité.

Petite je disais toujours que je n’aimais pas la ville et que je voulais vivre à la campagne. Je n’aimais pas ces murs m’emprisonnant alors que je ne demandais qu’à courir, libre, dans les prairies. Je n’aimais pas ces rues emplies du bruit de la foule et de celui des voitures masquant le chant des oiseaux et le rire du vent dans les arbres. Je ne supportais pas tous ces gens autour de moi qui m’épuisaient, leurs regards qui nous font courber le dos et leurs remarques venant se nicher au creux de nos cœurs pour attendre l’instant où ils pourront germer.

Je détestais la ville mais j’y ai passé les 20 années de ma vie et en passerait encore beaucoup. J’y ai tant de souvenirs…

Petite je fuyais, disparaissant au sein de mes mondes que je peuplais de montagnes et de prairies, de forêts et d’animaux sauvages. Aurais-je détruit les villes si j’avais pu ? Aurais-je détruit ma ville ?

Je ne crois pas. On ne peut pas détruire nos souvenirs, on les fuit juste le temps de pouvoir retourner sur les lieux de leurs baptême et leur faire face.

Je n’aurais pas voulu faire disparaitre cet enfant.

C’était l’automne, triste saison qui pleurait. Les habitants avaient fini par abattre jusqu’aux arbres et dans le parc les troncs se mêlaient désormais aux feuilles mortes. Leur écorce humide commençait à se recouvrir de mousse et leurs branches alignées sur le sol semblaient vouloir ramasser les souvenirs envolés. Assis au sommet d’un des derniers arbres encore debout, un enfant dessinait. Il dessinait chaque feuille que les baisers du temps avaient rougis et leurs reflets sang dans les flaques d’eau, ces feuilles que les habitants avaient froissé, piétiné, déchiré. Il dessinait un rêve qui s’effritait déjà dans les mémoires comme on pose sur papier nos mondes nocturnes, comme on ferme les yeux pour se repasser les instants de nos vie que l’on se refuse d’oublier. Alors, juché en équilibre précaire sur sa branche, les yeux rivés sur un présent fané, l’enfant ne vit pas qu’un homme s’approchait, une hache à la main. Il ne vit pas l’acier se planter dans le bois à en faire vaciller l’arbre et aperçut seulement le monde qui soudain chavirait. Peut-être aurait-il pu se raccrocher à une branche s’il avait lâché son carnet de croquis mais cette idée ne l’avait même pas effleuré : il ne voulait pas perdre la ville une deuxième fois.

Ce jour là un homme vit 1m47 d’espoir tomber de l’arbre, sa hache à la main. Il vit une luciole battre des ailes avant de chuter, un petit bout de lumière s’enfoncer dans l’obscurité. Comme tous les habitants il avait participé à la destruction de la cité, jamais il n’avait hésité. Cependant, en cet instant précis, il sut que s’il ne lâchait pas son arme, s’il ne tendait pas les bras pour rattraper l’enfant alors sa vie n’aurait plus aucun sens. Ce petit garçon lui était complètement inconnu mais il dut sentir que son salut se trouvait peut-être en lui et qu’il n’avait pas le droit de laisser s’éteindre le dernier être qui, dans cette ville, n’était pas tâché de rouge.

Ce jour là, au beau milieu d’une cité à feu et à sang, deux mains en coupe se joignirent pour sauver une petite luciole de l’oubli. C’était l’automne sur la ville.

Vous êtes-vous déjà demandé comment quelque chose d’aussi petit pouvait percer des ténèbres aussi profondes que la nuit ? Pourquoi notre regard se raccroche désespérément à ce point de lumière vacillante et semble encore plus perdu lorsqu’il disparait ?

Ce que j’aime le plus dans les lucioles ce sont ces instants où elles s’éteignent et où on part à la recherche de l’endroit où elles réapparaitront, notre cœur expérimentant sans cesse la joie de la naissance de la lumière.

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27th septembre 2015

Les lumières de l’automne (1/2)

Salut !

Voici la première partie d’un texte écrit je ne sais plus quand ! Début d’année dernière mais plus précisément je ne peux vous dire.

Bye et bonne lecture !

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Les lumières de l’automne (1/2)

Au soleil couchant le cessez-le feu avait été déclaré. Les rues, plus rouges que l’horizon, avaient été désertées, chacun allant chercher un peu de sommeil derrière son mur gris, sa maison de barbelé. Les façades de pierre s’effritaient dans le vent comme si elles euent été de sable, comme un tombeau enfoui volerait en éclats sous les rayons du soleil. Chaque jour dans les rues de nouvelles artères voyaient le jour, implosion d’une ville au goût de poussière, et les couleurs semblaient s’être envolées du monde sur le dos des oiseaux ayant fuit peu de temps auparavant. Seul subsistait le blanc des visages et des pupilles immobiles, le noir des nuits sans étoiles et le rouge de l’horizon mis à mort par la Lune. Le gris au fond n’était que le doute des paupières mi-closes tentant d’observer le paysage tout en refusant la pâleur des corps.

La nuit, après que tout le monde se fut assoupi, le vent au travers des avenues donnait à la ville une respiration aux allures de râle qu’entrecoupait parfois le crissement d’une mine sur le papier. Assis en tailleur au milieu d’une ruelle, de dos on eut dit un grand manteau gris suspendu dans les airs tandis qu’à ses pieds gisait le sol meurtri, dénudé par le vent. De face toutefois il semblait moins effrayant, enfant tenant entre ses mains un petits calepin aux bas de page cornés par le temps et la violence. Ce soir là il s’appliquait à dessiner un coquelicot et voulait le faire si beau qu’il aurait pu séduire toutes les abeilles. Lorsque son crayon dérapait il humidifiait son index du bout des lèvres avant d’effacer la bavure. Son ouvrage achevé il décrocha la feuille, la déposa sur le sol puis fit demi-tour. Peu après, lorsque la poussière eut repris ses droits, elle découvrir aux côtés du croquis un coquelicot fané, emporté par les déflagrations des combats. J’aurais bien voulu embrasser ses pétales encore rouges.

Au fond inventer une histoire c’est un peu comme essayer de se rappeler d’un lointain souvenir, un de ces souvenirs d’enfance aux proportions déformées et où les jardins de jeux ont la taille des forêts. Le cadre est flou et les protagonistes sans visage. Petits êtres dans la tumulte ils lèvent les yeux vers le ciel sans comprendre. Pourquoi pleurent-ils ? A l’arrière d’une voiture, à moitié assoupies, de frêles oreilles se tendent pour saisir des mots, des idées et rajouter ainsi quelques touches de couleurs à leurs mondes. Dans l’étourdissement du sommeil tout n’est alors plus que flashs de lumière et de son : ils dessinent des portes sans maison et des arbres qui se fanent, bercent des rêves au creux de leurs bras avant de relier les étoiles pour leur jouer un de ces airs que les parents fredonnent aux enfants. Se souviennent-ils seulement pourquoi le coquelicot ne respire plus ?

Voici l’histoire d’une ville, une ville sans époque ni pays, ruine crachant de la poussière comme d’autres du sang. C’est l’agonie d’une cité ayant atteint son apogée, la démence d’un monde dont le squelette vacille, trop lourd de ses péchés. Son peuple a depuis longtemps disparu, prenant les armes pour la détruire. Ils n’entendent même plus sa complainte, mélange de détresse et de colère, effrayante résignation d’un être qui sait que jamais il ne pourra lever la main sur ses enfants. Pourtant, plus le temps passe plus il devient évident que la population ne survivra pas à la chute de sa cité : leurs corps se font plus maigres à mesure que les ruelles disparaissent et leurs peaux semblent devenir aussi blanche que la Lune. Certaines femmes en viennent même à se coudre sur les lèvres des pétales de coquelicot pour leur redonner le rouge d’antan. Un seul habitant refuse la mort de la cité et tente de la protéger : un petit enfant au long manteau gris. Il parait qu’il est tombé amoureux d’elle il y a longtemps.

Lorsque je regarde la ville désormais je peine à me souvenir de son visage d’antan, reconnaissant tant bien que mal ses traits sous les cicatrices. Toutefois si les images sont floues les sentiments, eux, sont restés intacts et je ne peux m’empêcher de poser sur elle un regard empli de respect et d’admiration. C’est face à la douleur que l’on reconnait les plus grands Hommes. Je me souviens de ses immenses boulevards où fourmillait la vie, du ballet de la foule et de la lumière interprétant ses plus beaux reflet sur les parois des tours, miroir d’un coucher de soleil. Je revois les étoiles de la ville s’allumer une à une sur les frontons des boutiques tandis que descendait le lourd rideau de la nuit, poursuivit chaque fois par les longs manteaux gris, ombres chinoises errant dans les rues assoupies. Si seulement j’avais su dessiner, peut-être aurais-je pu ranimer la ville pour lui rendre la splendeur de nos souvenirs.

Il était né il y a bientôt dix ans loin de la ville et nul ne pouvait dire si c’était dans le village voisin, la forêt en bordure ou une lointaine contrée car tous ignoraient le visage du monde hors de l’enceinte de la cité. Assis sur le rebord d’un muret jouxtant un ancien cimetière, ses jambes se balançaient dans le vide tandis que son regard errait dans les rues rougies par le soleil. Depuis combien de temps dessinait-il la ville ? Il ne s’en rappelait plus. Ni de cela ni du nombre de feuilles griffonnées qu’il avait déposé sur le sol, les murs ou les bâtiments. Il n’avait, je crois, même pas compté. Lançant sa jambe au dessus du muret il fit pivoter son buste pour faire face au cimetière. Compte-t-on lors d’une guerre le nombre de personnes auxquelles on ôte la vie ? Ne préfère-t-on pas l’oublier ? Les tombes alignées tombaient en ruine alors même que cette partie de la ville n’avait pas encore été saccagée. Peut-on seulement l’oublier ? Se chevauchant les unes, les autres on eut dit que les tombes se soutenaient tandis que sur une plaque de marbre gisait le corps fatigué d’une rose rouge. Ses pétales ridées se reposaient sur une feuille de papier à leurs côtés, un peu jaunie, comme si elle voulait annoncer la venue prochaine de l’automne. Dépose-t-on des roses en hommage aux êtres qui nous étaient chers ou pour offrir à ces fleurs une digne sépulture ?

Une révolution n’arrive jamais au hasard et on ne peut dire non plus le jour où elle naquit. Elle est le fruit d’une longue maturation des sentiments initiée par le bourgeonnement d’une fleur sur laquelle un grain de pollen vint un jour se poser. Toutefois je sais que toutes les révolutions fleurissent dans les cœurs. Le soulèvement de la population débuta derrière le voile d’une vie en apparence tranquille et bien peu auraient pu dire que le fruit, gorgé de remords, tomberait un jour de l’arbre. On eut dit un de ces hivers qui s’installent sans qu’on ne les entende arriver, déposant les prémices du froid flocon par flocon. C’était le 8 décembre, l’air se troublait sous la respiration des passants et sur les trottoirs enneigés le temps, imperceptiblement, venait recouvrir les traces de pas. Les gens se croisaient sans se saluer ni même se reconnaître, enfonçant leur menton dans le col redressé de leurs longs manteaux tachés de blanc. Je me suis souvent demandé pourquoi cela avait eu lieu un 8 décembre car rien ne prédestinait ce jour à marquer le début d’une nouvelle ère. Aujourd’hui cependant, avec le recul, je me dis que pour quelqu’un dans cette ville le fruit était soudain devenu trop lourd. Je ne sais plus si c’était un homme ou une femme, un enfant ou vieillard. C’était quelqu’un, c’est tout. Quelqu’un qui depuis longtemps déjà avait dû détourner le regard des murs des bâtiments et des pavés pour finir par rentrer chez lui en courant, les yeux à demi-fermés. Quelqu’un qui revoyait dans chaque brique, chaque arbre, tuile ou lampadaire les remords d’un peuple et les souvenirs que l’on tente d’oublier. Quelqu’un qui ne pouvait plus regarder le reflet de ses actes dans le miroir de la ville. Le 8 décembre, en rentrant chez elle, cette personne s’était alors arrêtée face au muret jouxtant le portail d’un vieux parc. Sortant un couteau suisse de sa poche, la lame avait taillader le mur sans relâche jusqu’au soleil couchant. Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus y voir la moindre parcelle de son visage. Quelques jours plus tard ce parc n’existait déjà plus.

Après avoir inventé cette histoire j’ai pensé à lui. C’était, je crois, la première fois qu’une histoire me ramenait à un homme. Toutefois ce n’est pas l’homme qui m’est venu à l’esprit mais l’être : son côté pessimiste, résigné ; ses mondes sans espoir voués à l’oubli et ses personnages déjà morts. Aurait-il inventé un tel univers ? Au début je le pensais. A chaque fois que j’allumais dans mon esprit les lampions de la ville je songeais à lui et me demandais ce qu’il en penserait lorsque je la lui montrerai. L’aimerait-il ? Je réalisais cependant plus tard que ce n’était pas son monde. Les gens ne le savent pas mais on les glisse un peu tous dans nos histoires. Parce qu’ils sont loin et qu’ils nous manquent, parce qu’on tient à eux un peu plus qu’on ne veut se l’avouer, parce qu’on voudrait leur parler mais qu’on ignore comment et leur transmettre un message qu’ils refusent d’entendre. Jamais il n’aurait inventé, je crois, ce personnage. Différence d’un mètre quarante-sept. Aurait-il dessiné le rouge des lèvres aimées ? Tous mes mots sont bleus.

Lorsque la première pierre a commencé à rouler, le sol se dérobe sous les pieds des autres. C’était comme si, la première entaille faite dans le muret du parc, plus rien n’aurait pu arrêter la révolution de se mettre en marche. Ceux qui, depuis des décennies, avaient tourné le dos à la réalité et fermé les yeux sur le passé virent resurgir dans la faille l’ombre des souvenirs prisonniers et découvrirent sur leurs mains le sang séché des années d’indifférence. Alors, comme muent par un invisible besoin, les habitants cessèrent petit à petit leurs activités quotidiennes pour se munir de marteaux et de pioches. Ils voulaient détruire la ville de leurs propres mains, sentir trembler la pierre et piétiner la poussière. S’ils avaient pu effacer leurs souvenirs ils l’auraient fait mais, à l’inverse, chaque coup infligé à la ville réveillait en eux la douleur des remords. Ils ressemblaient à ces animaux pris au piège qui se débattent avec d’autant plus d’ardeur que l’étau se referme autour de leur cœur.

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31st mai 2015

De ma fenêtre

Salut !

Je pars à la fin de la semaine prochaine en Irlande pour trois mois, autant poster un texte alors avant de partir car je ne sais pas si j’aurai trop la tête à cela là bas. Ce texte est le dernier que j’ai écrit, les autres étant tous trop longs pour être posté en une seule fois.  J’ai essayé ici d’écrire quelque chose de différent de d’habitude. J’espère que cela vous plaira. Si vous avez des questions n’hésitez pas !

Bonne lecture !

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De ma fenêtre


Tout commença par une image, un plan fixe en plongée dans la nuit. Les Hommes, vu de haut, perdaient de leur corpulence et la discussion semblait animée plus par les ombres que par les corps. Regroupés en cercle serré, la plupart avaient la tête baissée et le dos voûté, comme s’ils souhaitaient masquer l’asphalte sous leurs pieds. Une fine pluie tombait en rythme régulier et seul était perceptible le son des gouttes s’écrasant sur le sol. Le son des gouttes s’écrasant sur les leurs pour les percer d’un bruit mat. Sur les lèvres des Hommes des mots se formaient sous les regards fébriles avant d’être emportés par la pluie. Certaines ombres manifestaient plus d’assurance et leurs visages se crispaient parfois de colère tandis qu’ils détachaient distinctement deux syllabes. La première naissait par la séparation brutale des lèvres jointes, découvrant bien souvent des dents serrées dans un rictus de menace à peine dissimulée, tandis que la deuxième entrainait juste un étirement des coins de la bouche qui serait passé pour un sourire sans un regard de mépris inflexible. Invariablement des tremblements naissaient chez certains qui commençaient à s’affairer sous leurs parkas sans plus chercher à dissimuler leurs peurs. Très vite alors les mains se chevauchaient, s’effleuraient malencontreusement. Si un billet venait à tomber par terre son propriétaire, se jetait dessus avant de le frotter contre ses habits pour essayer d’en ôter l’humidité. La transaction effectuée, chacun repartait de son côté. Ils disparaissant dans l’ombre pour ne laisser qu’un sol trempé et piétiné au croisement de deux rues. La pluie cependant continuait à tomber, relief fugace dans la lumière du lampadaire.

La route, un peu vieillie, ressemblait aux visages de ces personnes dont on dit qu’elles ont tout vécu : limpides dans la nuit elles se révèlent au toucher couvertes d’aspérités. La progression du fourgon était chaotique et lente, comme si ce dernier souhaitait laisser le temps au lampadaire de faire un dernier adieu aux passagers assis à son bord. Dans la rue le silence s’était installé. Le monde semblait dormir…une de ces soirées où l’on sait que le matin notre regard se portera vers l’avant mais où on ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil à ce que l’on laisse derrière soi comme si on souhaitait graver le souvenir du chemin parcouru. Les secousses du fourgon, au lieu de briser le calme de la nuit, paraissait provenir de son rêve. D’abord lointain, il se rapprocha petit à petit, comme un animal se faufilant et sur lequel les regards se penchent. Bientôt, le bruit du métal s’entrechoquant se fit entendre. Cette sonorité ne lui était pas tout à fait inconnue et même s’il ne l’avait jamais entendu comme telle, elle réveilla de vagues souvenirs. Les vélos et les chiens que l’on attache, le sentiment que le même métal l’avait enchainé à cette terre, l’empêchant de s’enfuir et le forçant à rester spectateur d’un manège qu’il aurait préféré ignorer. Soudain un soubresaut anima le véhicule et une voix familière s’éleva, hésitante, égarée : un jeune homme qui sent que la vie lui échappe.
« As-tu déjà tué un Homme ? »
Doucement le fourgon tourna pour entrer dans le halo de lumière. Il ressemblait au visage flou des personnages de nos rêves dont on connait intimement l’identité mais qui différent en quelque chose de la réalité. Éclairé, le toit d’un blanc sale détonnait dans la nuit. Somnambule sur la Terre, la Lune, ce soir, n’était plus si ronde.
« Oh, c’est bien, reprit la voix. Enfin je veux dire…ta sentence ne devrait pas être trop importance. Quelques mois et tu seras relâché, non ? » Il bégayait, sans plus chercher à garder un semblant de contenance. Aucune fenêtre sur la plage arrière du véhicule, juste des surfaces blanches rendues fantomatiques par la faible clarté du réverbère.
« Et pourquoi tu… » La voix mourut. Déjà le fourgon s’éloignait, petit homme boiteux disparaissant dans le noir. Quelques mots planèrent toutefois un moment, question sans réponse d’une voix un peu plus grave, plus mature mais aussi plus désespérée lui rappelant des sanglots familiers.
« As-tu déjà aimé un homme ? »

Il naquit un jour sans Lune et jeta sur le monde un premier regard maladroit. Les ombres étaient trop grandes, un peu difformes et la lumière trop vive aveuglait bon nombre de créatures qui, à peine sorties, repartaient déjà dans les fourrés, le museau au ras du sol. Même les lucioles le regardèrent d’un mauvais œil, considérant le nouveau venu comme un concurrent immédiat pour les remplacer dans le cœur de la nuit. Ses grands yeux, curieux de tout, balayaient le paysage sans jamais prendre le temps de l’éclairer correctement , projecteurs imprévisibles surprenant l’intimité du monde. Les sons lui parvenaient étouffés, comme entourés de brume, petit être conçu pour voir et non pour entendre. De nombreux jours furent nécessaires pour lui inculquer qu’il devait se coucher à l’aurore et ne pouvait s’éveiller qu’avec les étoiles tandis qu’il fallut attendre des années pour qu’il parvienne à trouver l’origine d’un son avant que celui-ci ne meurt. Malgré le temps, le respect de l’intimité lui resta toutefois étranger, incapable d’agir comme si le monde ne s’était pas dévoilé sous ses yeux. Il aimait l’hiver et ses longues nuits mais plus encore l’été qui emplissait les rues d’animations. Situé à l’entrée d’un parking, au croisement de deux routes peu fréquentées, il ne connaissait pas grand chose du monde mais s’en contentait. Cependant, comme les enfants pensent que jamais ils ne grandiront, le lampadaire songeait que jamais son univers ne changerait. Le corbeau ne s’était pas encore posé sur son épaule.

Débouchant d’une des ruelles, la silhouette s’avança, le pas lourd et la démarche chancelante. De loin sa chemise débraillée et entrouverte était discernable et sa carrure large d’épaule ne trompait pas. S’il avait tout l’air d’avoir passé une soirée un peu trop arrosée, ce sentiment s’envola aussitôt lorsqu’il se mit à courir soudainement, les poings serrées et le menton rentré. Sous ses habits tous ses muscles étaient bandés. Il n’arrêta sa course effrénée qu’à hauteur du lampadaire, pour y décocher un violent coup de poing. Ses épaules furent alors prises de soubresauts et il resta un moment ainsi, les bras ballants, tandis qu’un filet de sang gouttait de son poing meurtri. Il devait approcher de la quarantaine mais semblait aussi perdu qu’un adolescent. Se laissant finalement glissé le long de la barre en fer, il ramena ses jambes contre lui et ne chercha plus à dissimuler ses larmes. Dans ses mains le portrait d’un jeune homme inconnu se troubla petit à petit. Comme d’un commun accord, la lumière se fit décroissante, peut-être plus pour l’apaiser que pour le masquer aux yeux de la nuit. Le réverbère aurait aimé connaître ce qui se tramait dans le cœur de l’homme et quel élément avait pu éveiller en lui un tel dégoût de sa personne au point de n’aspirer qu’à se blesser. Le corbeau lui donna sa réponse.
« Il me rappelle ce camarade albinos qui s’était un jour roulé dans le pétrole jonchant le rivage pour masquer un peu sa différence. » D’un battement d’aile l’oiseau s’envola.
« Il me plaisait bien pourtant, avec son plumage blanc… »

Le roulis des feuilles mortes sur le sol, coque du bateau qui vient entailler l’océan. Les cris qui se rapprochent, enflent comme le grondement de la tempête. Sur le ponton des éclats d’eau jaillissent, relents fétides d’alcool. Leur progression est désorganisée, masse confuse d’écume qui s’étire et se contracte, se meut au grès des courants comme un banc de poisson se contorsionnant pour éviter les mailles du filet. Banc d’hommes qui fonce, aveugle, au devant des matraques. La tempête masque la visibilité et il n’est bientôt plus question de nord ou de sud de droite ou de gauche au milieu des fumigènes. Puis le ciel, lentement se dégage, ombres qui fuient. Ne restent sur le sol que les décombres des vies passées. Alors le lampadaire observe ces Hommes si différents d’eux mêmes après l’orage et cherche autour de lui les restes du monde qui était sien tout comme le mat guette les Hommes qui sont tombés à la mer tout en sachant qu’il est déjà trop tard.

Assis dos au lampadaire, il comptait. Un à un les billets venaient se nicher entre ses genoux serrés et ses lèvres formaient en rythme régulier les chiffres qui se succédaient. Mais chaque fois, à peine avait-il fini que l’incertitude le gagnait. Reprenant la liasse dans ses mains, le même manège recommençait alors. De façon un peu plus fébrile, un peu plus rapide. Plus le temps passait plus il jetait des regards autour de lui, comme s’il craignait qu’une personne ne le surprenne. Ce fut au milieu d’un de ses décomptes qu’un homme surgit au bout de l’allée. Il s’avança d’une démarche assurée vers le halo de lumière. Fourrant les billets au fond de la poche de son manteau le jeune homme se leva en se soutenant au lampadaire et attendit que le nouveau venu arrive à sa hauteur. Il n’était pas tard et si le soleil était déjà couché derrière l’horizon, son souvenir hantait encore le ciel d’un bleu tirant sur le noir. Les rues toutefois étaient désertes : les feuilles mortes s’amoncelaient sans que personne ne soit là pour les ramasser et, près des bancs, des bouts de verre jonchaient le sol. Lorsque les deux hommes se séparèrent, le premier regarda ses mains. Ses mains toujours emplies de papiers. Ses mains vides qui tremblaient. En manque de billets.

Cet hiver, le lampadaire s’en souvint. L’absence de vie et les longues journées passées à observer un monde qui n’était plus le sien, à se souvenir. Il revoyait les enfants courir dans la neige, emmitouflés dans leurs écharpes et leurs bonnets, tourner autour de lui pour s’attraper et se cacher derrière son mince corps. Il se souvient de ce froid mordant que le soleil ne parvenait pas à chasser et de son corps qui, petit à petit, se raidissait. Du métal que rien ne pouvait réchauffer. Il attendait le printemps comme on attend les premières lueurs du jour pour échapper à une nuit emplie de cauchemars.

Lorsque le poignard fusa de sous le manteau noir, le geste était maladroit et empreint de désespoir. Morsure de l’animal qu’on accule. Quelques billets jonchaient le sol tandis que d’autres, encore dans les mains de l’homme, se tachaient de rouge. Soudain le noir se fit, percé ça et là de quelques étoiles filantes perdues dans la ramure d’un oiseau. Perché sur le lampadaire un corbeau venait de déployer ses ailes. Plumage albinos.

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18th avril 2015

L’envol (2/2)

Salut !

Voici la deuxième partie du récit débuté au post précédent. J’espère que la fin vous plaira.

Bonne lecture !

L’envol (1/2)

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L’envol (2/2)

Une légende raconte qu’il y a très longtemps les villageois auraient chassés les oiseaux du ciel, effrayés par ces créatures volant là où leur regards n’osaient se poser. Sortant un jour, des torches à la main, ils les auraient lancés haut dans les airs au royaume des anges. Le ciel aurait alors pris feu, devenant aussi noir que des cendres tandis que, de leurs ailes, les oiseaux tentaient d’étouffer l’incendie. Il parait que, leurs plumes brûlées, ils se seraient enfuis à jamais, laissant le vent seul sur la plaine.

Un après-midi Hegoa arriva sur la colline les bras chargés de morceau de bois. Surpris car ne les attendant pas de si tôt le vent alla se placer au bord de la plaine afin de regarder la jeune femme monter. Il ignorait son nom mais cela ne l’empêchait pas de l’aimer bien qu’il souffrait de ne pouvoir le lui dire.

« Que comptes-tu faire avec tout ce bois ? » demanda-t-elle en écho à la pensée muette du vent.

 » Je voudrais construire une balançoire…c’est pour aller voir la Lune. »

Tandis que la jeune femme arrivait au sommet, le vent lui tendit la main, l’attirant contre lui.

« Mais il n’y a aucun arbre ici pouvant la soutenir » répliqua-t-elle.

Hegoa haussa les épaules, déjà au travail.

« Pas grave, je l’accrocherai aux étoiles »

Au village la lumière des lampadaires était si vive qu’elle masquait les astres et donnait à la Lune un pâle visage. On la distinguait à peine et les villageois auraient bien voulu qu’elle ne soit plus qu’une ombre. Qui aurait pu voir alors que, dans le creux de la Lune, se cachait le dernier oiseau de la plaine ?

Le vent se tut un instant, plongé dans ses souvenirs.

« Un soir l’œuvre d’Hegoa fut achevé et je sentis au regard qu’il laissait derrière lui que rien ne serait plus pareil. »

Des images comme des bulles de savon…

Hegoa tirant sa mère par la main, prêt à s’envoler ; les ombres naissants sur les murs et ce flambeau au milieu de la place.

« Pourquoi cache-t-on la Lune Maman ? Elle est si belle… »

Un enfant, sur la pointe des pieds.

« Je crois qu’après l’incendie un oiseau a fait son nid sur la Lune. »

Doucement le couvercle de la lanterne se soulève.

« J’ai quelque chose d’important à lui demander »

Un souffle, la danse de la flamme puis l’obscurité.

« Dis, tu me pousseras sur la balançoire ? »

Doucement la ville s’éteignit, plongée dans le sommeil.

Certains racontent qu’Hegoa souffla, seul, sur chaque lanterne. D’autres prétendent qu’il appela à lui les ombres aux yeux tristes pour l’aider dans sa tache mais qui sait si, sans le dire, le vent ne descendit pas de la plaine ?

Quelques heures plus tard le jeune femme monta sur la plaine pour y déposer Hegoa. Jamais les villageois ne l’auraient, ils ne lui couperaient pas ses ailes, elle y veillerait.

Ses yeux s’égarèrent dans le vide.

« S’il te plaît, protège le. »

Et, tandis qu’elle redescendait affronter le village, l’air humide de la nuit au creux de ses lèvres avait le goût des promesses éternelles.

Plan fixe sur un carré de nuit. Le crissement du bois se mêle au rire d’un enfant.

« Plus fort ! »

Deux petites jambes traversent le champ, tendues vers le ciel avant de se replier sur elles-mêmes.

« Encore ! »

Le vent, posté derrière l’enfant, attrape de façon rythmique les bords de la balançoire afin de la propulser dans les airs.

Lentement les contours de la Lune se dessinent dans le coin droit du cadre tandis que les mains de l’enfant se tendent vers elle.

« Approche, je ne vais pas te faire de mal. »

Ce soir là la Lune en était à son premier quart et semblait aussi fragile qu’une femme venant d’enfanter.

« Comment t’appelles-tu ? »

Bruissement d’aile alors que, doucement, deux paires de serre se referment sur l’arrête de la Lune.

« Moi c’est Hegoa. »

Dans le lointain des torches rallument les étoiles de la terre.

« Dis, tu m’apprends à voler ? »

Et, lorsque les deux oiseaux s’élancèrent dans les airs, l’enfant lâcha la corde suspendue aux étoiles et sauta dans le vide. Alors, dans le vent il vola et les rêves, doucement, repeuplèrent le ciel.

***

Une petite main tira sur ma manche, faisant déraper ma plume.

« Pourquoi est-ce que la jeune femme ne retourne pas voir le vent ? »

Je regardai son visage et ses grands yeux emplis de questions. Il me ressemblait un peu mais il avait les cheveux blonds d’Hegoa. Il était toujours là près de la plume, comme un encrier.

« Parce que toutes les femmes s’en vont un jour bien que l’on ignore souvent leurs raisons. Celle que j’aimais est partie. »

Il inclina légèrement la tête sur le côté, semblant ne pas comprendre.

« C’est à cause des villageois ?

- Peut-être. »

Alors que je lui souriais, satisfait de ma réponse il fit demi-tour et, en le regardant s’éloigner je cru distinguer dans son dos l’étrange reflet de deux ailes.

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21st février 2015

L’envol (1/2)

Salut !

Voici un texte écrit il y a de cela un an je crois (et oui, admirez le retard de post que j’ai !). Comme d’habitude cette histoire m’est venue d’une image, celle qui clôturera l’histoire au prochain épisode !

Bonne lecture !

L’envol (2/2)

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L’envol (1/2)

Sur la plaine l’herbe ondulait, bercée par le vent. Le suivant dans son sillage comme un enfant aux jambes trop courtes courrai derrière ses parents, la fraîcheur de la nuit approchait. Ce n’était pas de ces brises annonciatrices de sang ou de pluie faisant converger les regards vers les lèvres de la tempête et plisser les yeux pour ne pas pleurer. C’était une brise à l’ample foulée -éprise de voyage et d’histoire- sur le dos de laquelle chevauchent les souvenirs du ciel et de la terre. Un peu plus loin, dans le creux d’une colline, à cette heure où le soleil projette ses derniers rayons, les ombres jouaient dans les rues et sur les murs d’un village. On aurait presque pu entendre leur rire. C’était alors que le bal commençait. Un à un les villageois sortaient de chez eux et traversaient les ruelles, un paisible sourire sur le visage. Chacun connaissait son cavalier et ses pas de danse. Pour certains c’était des réverbères pour d’autres des lanternes. Lorsqu’ils arrivaient à leur hauteur ils soulevaient leur chapeau ou faisaient virevolter l’ourlet de leur jupon tout en inclinant la tête. Ces politesses échangées, se hissant sur la pointe des pieds, d’une seule allumette frottée contre un mur, la lumière jaillissait. Ce n’était qu’une fois ce rituel accomplit que les villageois rentraient chez eux, tenant par la main les ombres aux yeux tristes.

Je tendis l’oreille : le vent chantait ; une longue complainte d’amour pour une femme aimée et disparue. Il me confia que s’il jouait avec l’herbe c’était pour ne pas oublier toutes ces nuits passées, son souffle dans son cou, à faire onduler les mèches folles de ses cheveux.
« Raconte-moi » murmurai-je.
Et il me raconta.

Il était une fois un village où la poésie n’avait pas sa place et où les enfants interdits de rêver n’étaient plus que des ombres aux yeux tristes tandis que ceux osant braver les règles étaient bannis sur la plaine.
Il était une fois une brise amoureuse…


« Attends mon chéri, reviens ! On n’a pas le droit de monter sur la plaine ! »
Une voix, comme un flocon d’émotion qui viendrait fondre là où se rejoignent les lèvres. Il la rencontra un soir, au crépuscule. Fatigué de sa longue journée il s’était allongé, la tête posée au creux de ses mains. Cependant à peine l’eut-il entendu qu’il était déjà accroupi, tous les sens aux aguets. La première personne qu’il vit apparaître à l’horizon fut un enfant aux cheveux si blonds qu’ils en paraissaient presque blancs. Il courrait, les yeux levés vers le ciel comme s’il voulait attraper les papillons.
« Hegoa, tu m’entends ? Reviens ! »
Sa rapidité et son agilité sur l’herbe ondoyante lui donnaient l’air d’un jeune oiseau avant son premier envol. On s’attendait presque à voir des ailes se déplier dans son dos.
« Hegoa ! »
Silence. Dans son cou étaient posées les tièdes lèvres du vent.

Au centre du village se tenait une place entourée de réverbères quelque peu voûtés, saluant majestueusement le flambeau central qui jamais ne s’éteignait. Il éclairait des dalles couvertes d’une écriture si vieille qu’elle en était difficilement reconnaissable et qui rappelait à quiconque voulait bien les lire, les trois principes à n’enfreindre sous aucun prétexte :
« Il est interdit de jouer avec les ombres à la nuit tombée ou de monter sur la plaine. »
Et, un peu plus loin, à moitié effacé :
« Ne jamais éteindre les lampadaires une fois le soleil couché. »


Nul ne sût qu’ils étaient montés sur la colline. En réalité personne ne levait les yeux aussi haut et même s’ils avaient voulu regarder les étoiles ils ne l’auraient pu : la clarté des lanternes étaient comme un nuage cachant le Soleil. Assise sur les marches devant sa maison, la jeune femme regardait son enfant jouer. Dès son plus jeune âge la différence d’Hegoa lui était apparue : il portait sur le monde un regard…aérien. Ses yeux allaient de droite à gauche et de gauche à droite, curieux de tout ; courant sur les pavés plus vite que ses frêles jambes le lui permettaient et ne se posant quelque part que pour mieux s’élancer.Très tôt la jeune mère avait compris qu’elle devrait le protéger du village ; seulement comment veiller, à terre, sur un oiseau dont chaque battement d’aile réveille un rêve ?

Les soirs qui suivirent Hegoa voulu retourner sur la colline et sa mère ne put l’en empêcher, sentant au fond d’elle un étrange besoin de chaleur. Chaque fois le vent se réjouissait lorsque l’enfant arrivait, courant sur la plaine, les bras écartés perpendiculairement à son corps. Ses yeux toujours levés vers le ciel, semblaient fixer la Lune et si sa mère, parfois, ne l’avait rappelé, peut-être se serait-il envolé jusqu’à elle. Malgré l’interdiction bien connue de monter sur la colline, la jeune femme se sentait apaisée, comme si quelqu’un à ses côtés l’enlaçait et la rassurait. Ces soirs là deux regards veillaient sur Hegoa avant, parfois, de se rencontrer. La plaine alors, n’était plus qu’immobilité.

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22nd décembre 2014

Dans le reflet d’une image

Salut !

Jacky m’a fait remarquer récemment que ça faisait longtemps que je n’avais pas posté sur mon site, et pour cause !

Je vous présente alors aujourd’hui un texte écrit l’année dernière, en fin d’année scolaire vers les vacances de Pâque je suppose mais je n’en suis pas très sure. Il est assez abstrait par moment, j’espère ne pas vous perdre ^^ sinon n’hésitez pas à me demander des explications !

J’en profite pour vous souhaiter un Joyeux Noël et une Bonne année.

Bye et bonne lecture.

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Dans le reflet d’une image

Lorsque les personnages naquirent ils étaient comme des nuages dont les contours encore flous, ne demandent qu’à être façonnés par le vent. Alors doucement le murmure des lèvres modelait leur visage pour dessiner l’histoire d’une femme-papillon et d’un Prince au château de sable, d’un ange veillant sur eux et d’une plume amoureuse. Les fleuves et les ruisseaux, sur le grève toujours se rejoignent et un gravier dans leur sein peut assécher l’océan. Ce soir là la pierre avait la taille de mon poing.

***

Sur son nuage un ange pleurait, enroulé dans ses ailes pour ne plus voir la lumière du jour. Il pleurait comme sonne le tonnerre dans la nuit. Je ne sais plus d’où venait ses larmes : il était de ses lacs qui se gorgent de la pluie des moussons avant de sortir un jour de leur lit. Caché sous ses plumes de nacre son corps tremblait, petit oisillon se débattant dans la gangue de sa coquille. Tout avait commencé par l’onde d’un galet à la surface de l’eau, un détail ; par une plume tombée du ciel entre les mains d’un enfant. Seules quelques années séparent le frémissement de l’eau de la vague. Se levant soudain, les ailes à moitié repliées et le dos voûté, il saisit à chaque main une plume, l’arracha puis la jeta dans le vide. Tout contrastait : la violence de son geste et la lente chute des plumes dérivant au grès des courants ; l’envergure de ses ailes et les larmes si petites, qui roulaient le long de ses joues ; son corps d’adulte et son regard d’enfant perdu, figé des années auparavant. Il se souvenait d’une femme et du rire d’un enfant, image d’un souvenir éclaté en des dizaines de tableaux, en des milliers de mots.

J’aurais voulu savoir lire ceux qui glissaient de sa joue.

Il était une fois un Prince, assis en tailleur au centre du son château. Regardant fièrement son royaume en cette fin d’après-midi, la brise caressant sa peau lui soufflait la venue prochaine de l’automne tandis que le ciel en prenait la teinte. Sous le soleil couchant les remparts rougeoyaient et, sur le sol, l’ombre du fanion commençait à se troubler. Comme si les yeux, déjà, s’embuaient de larmes. Perdu dans sa contemplation le Prince percevait en arrière fond l’agitation des bâtisseurs posant les dernières pierres à leur ouvrage ainsi que l’éclat de l’eau des douves semblant maculée de sang, prémisse de la bataille à venir. Il regarda à l’horizon. Son château était si petit face à l’envahisseur, si fragile. Un grain de sable…

Affichage de IMG_4235.JPG en cours...

Un corps à moitié nu. La poitrine se soulève doucement puis de façon de plus ne plus saccadé. Hoquet. Ses cheveux ramenés sur sa peau telle la vague sur la grève, elle pleure. Douleur . Elle pleure à s’en faire mal ; comme les anges qui pour renier la vérité, en viennent à couper leur ailes. Dans ses yeux le papillon s’est envolé. Alors, loin de la chrysalide le monde devient un autre : violent.

Le drap sur ses cuisses et l’air frais qui s’y engouffre.

La goutte d’eau sur l’aile du papillon et le filet se profilant devant lui.

La main qui l’attrape par la taille puis le silence.

Petite on m’avait dit qu’il suffisait de toucher l’aile d’un papillon pour que plus jamais il ne vole.

On l’avait pris par la main et traîné hors de son royaume, otage de la réalité. Tout était fini. Les bâtisseurs étaient rentrés chez eux et il ne restait sur la grève plus que lui et cette main le tirant en arrière. Elle tenait fermement son poignet et sa peau, usé par le temps, n’avait plus la douceur des siennes ou des autres enfants : elle était de ces mains sur lesquelles les couronnes n’ont pas d’emprise. La nuit allait bientôt tomber et s’il devait rentrer avec sa mère, le jeune Prince ne pouvait cependant s’empêcher de songer au devenir des rêves réfugiés entre les murs du château. Dans son esprit la bataille, déjà se jouait mais il ne pouvait qu’observer. Elle avançait lentement, bataillon par bataillon, immense armée de l’océan. Elle avançait et l’enfant reculait, ses pieds foulant le sable comme s’il eut voulu lancer la cavalerie au grand galop. Très vite le château fut à portée de tir et, après chaque assaut de l’infanterie, l’écume décochait une volée de flèches à la pointe salée. L’imaginaire hurlait et il avait beau plaquer ses mains sur ses oreilles, il continuait de l’entendre. Puis, l’eau emplissant lentement les douves, ce fut le siège. Cependant le ciel était d’encre et le Prince déjà loin. Jamais il ne vit les remparts s’effriter avant de tomber en ruine, l’eau pénétrer à l’intérieur telle une marée de soldats, combler les fossés et recouvrir les ruelles avant de tout emporter, de tout effacer. Au début le reflux de l’océan laissait apercevoir les décombres de la cité engloutie, telles les danseuses jouant avec l’ourlet de leur jupon pour attiser le désir des hommes. Néanmoins en quelques minutes ce fut comme si le château n’avait jamais existé. Alors, quelques heures plus tard, allongé sur son lit les yeux grands ouverts, le bruit des vagues l’empêchant de dormir, il imagina.

Et dans ses rêves le palais ressuscita.

Un regard entre la peur et le défi ; la honte et l’envie. Une main immobile qui voudrait se tendre pour saisir l’invisible telles les serres d’un rapace guettent la proie. Se pencher et t’embrasser, menace.

Un stylo. L’apprivoiser, doucement, comme l’oiseau caresse l’eau du bout de ses ailes. Du bout de nos doigts.

Une plume tombée des nuages, passerelle entre le ciel et la terre. Elle pleure : la main est partie, blessée par de l’encre et sans elle la plume ne sait ordonner aux images de danser.

J’aimerais pouvoir la consoler mais je ne trouve pas les mots.

L’ange avait échoué, incapable de les protéger. Le papillon avait perdu ses ailes et le Prince son château. Lentement, alors que tout espoir l’abandonne, des pans de son nuage tombent en lambeaux.

« Maman ! Il y a quelque chose dans l’eau ! C’est quoi ? »

Les yeux fermés comme s’il voulait garder en lui encore un peu d’innocence, le monde alentour ne lui parvient plus que par brides.

« Je ne sais pas, tu veux qu’on aille voir ? »

Des bruits de pas étouffés par la grève, le clapotis de l’eau comme le rire cristallin d’un enfant…

« Une plume ! On dirait celle d’un ange Maman. »

…comme le cri d’un ange qui n’a plus de nuage. Une histoire sans personnages.

« Tu crois que ça pourrait être le drapeau de mon prochain château ? »

Deux paupières qui se lèvent comme pour laisser entrevoir l’aube. Soudain quelque chose le retient : une main à moitié nue. Ses doigts sont vêtus d’encre.

« Vole ! »

Sur la grève un enfant court une plume à la main et le bras dressé vers le ciel comme s’il eut voulu faire de la plume un oiseau tandis que dans les yeux d’une jeune femme un papillon se met à danser.

Vivants.

Ou peut-être que tout ceci n’est qu’une image…

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14th septembre 2014

En noir et blanc (2/2)

Salut !

Voici la fin du conte dont je vous avais présenté le début il y a quelques mois. Entre temps j’ai repris les cours : deuxième année d’école d’ingé !
J’espère que la fin du conte vous plaira, n’hésitez pas à me donner votre avis.

La première image est une plume que deux de mes amies m’ont offert pour mes 21 ans et la deuxième image un tableau de Begarat de mes parents.

Bye et bonne lecture !

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En noir et blanc (2/2)

Certaines vocations surviennent tard dans la vie, à cet âge où le temps à déjà façonné les êtres que nous sommes. D’autres surgissent entre l’adolescence et le début de l’âge adulte, à cette période de notre existence où tout, jusqu’à notre identité, est remis en question. Et puis il y a celle qui n’ont, en apparence, aucune origine. Dites-moi : j’avais quel âge quand je suis née ?
Depuis quelques mois je me pose souvent une question : « Pourquoi ? »
Pourquoi ces lettres sur ma feuille et ces paysages dans ma tête ; ces lèvres qui remuent à peine, rythme imperceptible des mots, et cette impression qu’une plume à la main je sais enfin danser ?
Je me souviens petite de ces histoires que je racontais à ma mère avant qu’elle ne me dise qu’elle devait faire autre chose, de ces rêves d’enfant qu’on remonte à la réalité et du bout de sa plume suspend aux nuages, de ces envies d’ailleurs et de liberté ainsi que de ces sentiments anonymes que je glissais à leur encontre dans le cœur des personnages dans l’espoir que l’on fasse connaissance.
« Pourquoi ? »
Un court silence, reflux des graviers sur la grève.
« Pour écrire ce que la vie nous interdit et devenir ce que je ne serai jamais.
Pour m’échapper d’un monde un peu trop étroit et coudre des plumes dans le dos des enfants.
Pour accrocher des Lunes aux toits des maisons et peindre dans les forêts des arbres de rouille.
Pour une voix dans ma tête, ce regard innocent qui réclame des histoires et des tableaux où s’endormir. »
Les syllabes que l’on sépare et les lettres qui se font lourdes, comme gorgées d’encre.
« Pourquoi ? »
L’impatience d’une plume.
« Parce que. »


C’était le troisième tableau qui bénéficiait de la plupart de son attention. Il pouvait rester des heures assis face à lui à observer la brusque déchirure de l’espace, les rails qui sombraient dans l’oubli et les arbres dont les branches semblaient soudain se briser. Toile écartelée.
On racontait que c’était une représentation de la surface mais au fond qu’en savait-on réellement ? Après la Catastrophe les survivants s’étaient réfugiés sous terre et avaient battis le Souterrain. Toutefois cela devait faire des décennies voir des siècles que personne n’était remonté à la surface et nul ne savait d’où provenait ces tableaux. Certains parlaient d’un peintre fou de l’ancien temps ou encore de reliques d’avant la Catastrophe mais cela faisait longtemps que nul ne s’était de nouveau intéressé à l’origine de ces tableaux, les habitants n’y trouvant aucun profit et les historiens préférant se pencher sur la Catastrophe elle même.
Les rumeurs sont orphelines.
Il l’appelait le Tableau malade et depuis qu’il l’avait découvert il hantait ses nuits. Un battement de paupière et des notes de couleurs semblaient éclore dans l’ombre, bulles de savon qui éclatent. Tous les jours en l’observant il songeait à sa résolution de le soigner, à ce rêve qui s’était immiscé en lui d’achever le tableau. Il ne se rappelait pas comment cette idée lui était apparu. C’était comme si, gravé en lui, il y avait toujours eu la certitude que ses petites touches de couleur éparses pourraient un jour enfanter un paysage.

Les barreaux de l’échelle étaient humides. Ses yeux aussi. Peut-être à cause de cette toile dont l’extrémité, bien qu’enroulée dépassa de son sac et des deux autres qu’il laissait derrière lui. Peut-être en raison de ces habitants qu’il quittait sans un au revoir, de ces historiens à la longue barbe qui très vite lui manqueraient et de ce sentiment pesant de fuir comme un voleur. Emportait-il la toile uniquement pour la soigner ou également pour une raison qu’il se refusait d’admettre ? N’avait-il pour seul but que de finir la toile ou bien souhaitait-il depuis longtemps, au fond, fuir le Souterrain ?
Il cligna des yeux et une petite goutte d’eau salée chuta au sol.
Peut-être était-ce simplement en prévision de la lumière du jour qui, bientôt, viendrait l’éblouir.

Les murs blancs et droits de la chambre où se découpaient de petites fenêtres. Les portes closes des salles de cours qu’on ouvrait parfois pour avoir un peu d’air.
Les lignes du grillage encerclant la cour de récréation et ces barreaux sur la feuille. Ce crayon entre mes mains -pression- que l’on brise et ces lèvres que mes doigts ont cousu.
Je me fous du talent de Rimbaud.
J’admire ses rébellions.
Ses fugues.
« Dis, tu m’enseignes la Liberté ? »

S’il avait su serait-il redescendu ? Aurait-il ramené le tableau dans le Tunnel ? Nul ne lui avait dit qu’après la Catastrophe tout était devenu noir et blanc, effrayant paysage de photographie. Le ciel était pâle et les arbres semblaient recouverts de poussière.
Il jeta un coup d’œil en bas : l’échelle était comme coupée en deux au niveau de l’entrée du Souterrain. Sur sa partie inférieure il distinguait la mousse verdâtre et les traces de rouille sous-jacente avant que, plus haut, ne disparaisse toute couleur.
Rapidement il se hissa au sommet de l’échelle sur des rails d’un gris sale. Machinalement il se vit attraper la manche de son pull et commencer à frotter le métal à ses pieds tandis que son esprit s’éloignait :
« Qu’est ce que vous faîtes Monsieur ? »
Des souvenirs, en noir et blanc.
« Je nettoie l’échelle. »
Son regard vers la surface.
« Elle mène où l’échelle ?

  • A un chemin de fer il paraît. »Il fronce les sourcils.

« Faudra le nettoyer aussi le chemin de fer ?

  • Probablement. »

Un sourire. Le sien ou celui du monsieur, il ne sait plus.
« Qu’y a-t-il au bout du chemin de fer ? »
Un clin d’œil malicieux.
« La mer. »

Je n’ai jamais réussi à fixer les couleurs, à les décrire. Ce n’était pas important pour moi, un détail, comme si les nuances étaient infinies et qu’il m’était impossible de choisir.
Y a-t-il plus de mots ou de teintes ?
J’aime la nuit et ses histoire en noir et blanc, neiges éternelles.
Alors, de ne pas choisir, je me sentais libre.
Il marchait. Un pas après l’autre sur les lignes du chemin de fer comme les mots s’alignent sur le quadrillage des feuilles de papier.
J’écrivais.
Des trains contorsionnés dans d’immenses crevasses et des morceaux de tôle égarée, des arbres penchés sous le poids des nuages et la peur au fond du regard.
Où allait-il avec son tableau malade qu’il ne pourrait jamais soigner et ses bras trop grands qu’il ne savait qu’enrouler autour de ses jambes.
Il cherchait des réponses à des questions inconnues.
A nier la réalité de la surface, les habitants du Souterrain lui avaient-ils fait perdre toute couleur ? N’existe-t-on que dans le regard des autres ?
Je crois qu’il cherchait quelqu’un sans savoir qui se présenterai à lui tout comme la feuille attend le regard sans savoir de quel lecteur il viendra.

« Regarde ! La mer ! »
Une voix aux milles couleurs, comme un flash dans l’obscurité. L’enfant se retourna. Dans le lointain il aperçus un petit garçon un peu plus jeune que lui, ses grands yeux tournés vers l’horizon et son poing refermé sur le vide, comme s’il voulait entraîner quelqu’un à sa suite. Il ressemblait à un papillon…
Soudain l’enfant se mit à courir sur les rails et il le perdit de vue, étincelle qui vacille.
« Attends ! » Cri pour retenir le temps alors que tout s’accélère : un tableau se met en marche tandis qu’un garçon se retourne et ce sont désormais deux paysages qui courent l’un vers l’autre.
Puis tout se figea et ils se firent face. L’un, accroupi, avait un sac sur le dos et l’autre serrait dans son petit poing une main invisible. Alors, sans un mot, comme s’il avait toujours dû en être ainsi, le Maître des Couleurs prit l’enfant dans ses bras.

Il m’avait entraîné. Vers la mer et mes origines, vers mon avenir peut-être aussi. Ses petits doigts avaient saisi ma main pour la guider vers cette feuille, océan sans couleur. Je crois qu’il ne voulait plus être seul.
« Tu sais peindre ? » avait-il demandé.
J’écris pour cet enfant. Pour tous les enfants.
Pour ceux qui n’ont pas encore grandi et ceux qui ne meurent jamais, terrés au fond de nos cœurs. Pour ceux nés au milieu des guerres , entre quatre murs ou dans les banlieues dortoirs, pour les exilés du bonheur et les rêveurs en pointillés, ces enfants qui marchent à cloche pied sur les lignes noires et blanches de la réalité.
Pour l’innocence de l’Humanité.

C’était comme si l’enfant accompagnant le Maître des Couleurs connaissait cet univers par cœur, comme s’il avait participé à sa création pierre par pierre, écoutant au loin les plans de l’architecte.
« Je voudrais te présenter trois amis. »
Dans la mémoire du petit Maître les souvenirs étaient flous, comme brouillés.
Il se souvient avoir suivi l’enfant sur des rails longeant l’océan jusqu’à un croisement d’où s’élevaient des voix. En tailleur sur le chemin de fer et formant un petit cercle il avait découvert trois êtres étranges, si vieux qu’ils semblaient être nés en même temps que l’univers. Deux étaient des femmes et le troisième, un homme, s’exprimait à grand renfort de gestes tandis que l’enfant tirait doucement la manche de sa tunique :
« Non petit, laisse nous finir notre tableau, il y a encore de nombreux points dont nous devons discuter entre nous. »
Jamais il n’oubliera le regard triste de l’enfant et la couleur qui semblait s’en échapper, rêve envolé.
« Mais…on m’avait dit que l’océan pouvait prendre toutes les couleurs. Pourquoi est-il gris ? »
Sans lui prêter attention ils se remettaient à parler de tableaux disparus et de la Catastrophe, d’un monde où soudain les couleurs s’étaient fanées et d’une toile inachevée. Ils fouillaient leur souvenirs à la recherche de teintes oubliées, voulaient finir un tableau qu’ils ne possédaient plus et le faire à l’image d’un paysage qui s’était tût.
Bien qu’étant à quelques mètres à peine d’eux, la conversation parvenait de façon fragmentaire au maître des Couleurs, comme lorsqu’une feuille tombe d’un arbre et qu’alors l’arbre lui même devient flou et semble s’effacer. Ce soir là, la feuille était une échelle en bordure du croisement et elle s’élevait vers les nuages à l’infini.
Alors, oubliant la toile malade et les peintres fous, la Catastrophe et le Souterrain, il déposa son sac au sol puis sorti sa palette de couleurs et ses pinceaux.
… « Les tableaux, ils sont trop hauts, je n’arrive pas à les soigner. » Souvenirs d’un enfant perdu.
« Ce soir je te construits une échelle Petit Maître, ne t’inquiète pas. » Une voix rassurante.
… « Elle mène où l’échelle ? » La même voix des années plus tard, auquel répondit le sourire des peintres.
« A tes plus beaux rêves. »

Une marche puis une autre. En bas ils n’étaient plus que trois : l’enfant était parti rejoindre la mer.
Un pas puis un autre. Jusqu’où s’élèvent nos rêves ?
Soudain il s’arrêta, humecta son pinceau du bout des lèvres puis le trempa dans une couleur. Un rouge, un beau rouge couleur de rouille.
Et lorsqu’il le posa sur le ciel ce dernier rougit. Peut-être l’avait-il ému…
Un peu plus bas, en écho, une petite tâche sur l’océan se teinta de rouge et, assis sur les rails en face de la mer, un enfant sourit.

Le premier geste de liberté est d’écrire. Avec un pinceau ou une plume, un burin dans la pierre ou une corde pincée et d’enfin briser les chaînes de nos esprits. Les siennes d’abord puis celles de la société.
Après il n’y a plus grande différence entre les rêves et la réalité. Juste une histoire de teinte.

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