Souffle Mots

Souffler les mots, une passion, le rêve d'un métier

31st mai 2015

De ma fenêtre

Salut !

Je pars à la fin de la semaine prochaine en Irlande pour trois mois, autant poster un texte alors avant de partir car je ne sais pas si j’aurai trop la tête à cela là bas. Ce texte est le dernier que j’ai écrit, les autres étant tous trop longs pour être posté en une seule fois.  J’ai essayé ici d’écrire quelque chose de différent de d’habitude. J’espère que cela vous plaira. Si vous avez des questions n’hésitez pas !

Bonne lecture !

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De ma fenêtre


Tout commença par une image, un plan fixe en plongée dans la nuit. Les Hommes, vu de haut, perdaient de leur corpulence et la discussion semblait animée plus par les ombres que par les corps. Regroupés en cercle serré, la plupart avaient la tête baissée et le dos voûté, comme s’ils souhaitaient masquer l’asphalte sous leurs pieds. Une fine pluie tombait en rythme régulier et seul était perceptible le son des gouttes s’écrasant sur le sol. Le son des gouttes s’écrasant sur les leurs pour les percer d’un bruit mat. Sur les lèvres des Hommes des mots se formaient sous les regards fébriles avant d’être emportés par la pluie. Certaines ombres manifestaient plus d’assurance et leurs visages se crispaient parfois de colère tandis qu’ils détachaient distinctement deux syllabes. La première naissait par la séparation brutale des lèvres jointes, découvrant bien souvent des dents serrées dans un rictus de menace à peine dissimulée, tandis que la deuxième entrainait juste un étirement des coins de la bouche qui serait passé pour un sourire sans un regard de mépris inflexible. Invariablement des tremblements naissaient chez certains qui commençaient à s’affairer sous leurs parkas sans plus chercher à dissimuler leurs peurs. Très vite alors les mains se chevauchaient, s’effleuraient malencontreusement. Si un billet venait à tomber par terre son propriétaire, se jetait dessus avant de le frotter contre ses habits pour essayer d’en ôter l’humidité. La transaction effectuée, chacun repartait de son côté. Ils disparaissant dans l’ombre pour ne laisser qu’un sol trempé et piétiné au croisement de deux rues. La pluie cependant continuait à tomber, relief fugace dans la lumière du lampadaire.

La route, un peu vieillie, ressemblait aux visages de ces personnes dont on dit qu’elles ont tout vécu : limpides dans la nuit elles se révèlent au toucher couvertes d’aspérités. La progression du fourgon était chaotique et lente, comme si ce dernier souhaitait laisser le temps au lampadaire de faire un dernier adieu aux passagers assis à son bord. Dans la rue le silence s’était installé. Le monde semblait dormir…une de ces soirées où l’on sait que le matin notre regard se portera vers l’avant mais où on ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil à ce que l’on laisse derrière soi comme si on souhaitait graver le souvenir du chemin parcouru. Les secousses du fourgon, au lieu de briser le calme de la nuit, paraissait provenir de son rêve. D’abord lointain, il se rapprocha petit à petit, comme un animal se faufilant et sur lequel les regards se penchent. Bientôt, le bruit du métal s’entrechoquant se fit entendre. Cette sonorité ne lui était pas tout à fait inconnue et même s’il ne l’avait jamais entendu comme telle, elle réveilla de vagues souvenirs. Les vélos et les chiens que l’on attache, le sentiment que le même métal l’avait enchainé à cette terre, l’empêchant de s’enfuir et le forçant à rester spectateur d’un manège qu’il aurait préféré ignorer. Soudain un soubresaut anima le véhicule et une voix familière s’éleva, hésitante, égarée : un jeune homme qui sent que la vie lui échappe.
« As-tu déjà tué un Homme ? »
Doucement le fourgon tourna pour entrer dans le halo de lumière. Il ressemblait au visage flou des personnages de nos rêves dont on connait intimement l’identité mais qui différent en quelque chose de la réalité. Éclairé, le toit d’un blanc sale détonnait dans la nuit. Somnambule sur la Terre, la Lune, ce soir, n’était plus si ronde.
« Oh, c’est bien, reprit la voix. Enfin je veux dire…ta sentence ne devrait pas être trop importance. Quelques mois et tu seras relâché, non ? » Il bégayait, sans plus chercher à garder un semblant de contenance. Aucune fenêtre sur la plage arrière du véhicule, juste des surfaces blanches rendues fantomatiques par la faible clarté du réverbère.
« Et pourquoi tu… » La voix mourut. Déjà le fourgon s’éloignait, petit homme boiteux disparaissant dans le noir. Quelques mots planèrent toutefois un moment, question sans réponse d’une voix un peu plus grave, plus mature mais aussi plus désespérée lui rappelant des sanglots familiers.
« As-tu déjà aimé un homme ? »

Il naquit un jour sans Lune et jeta sur le monde un premier regard maladroit. Les ombres étaient trop grandes, un peu difformes et la lumière trop vive aveuglait bon nombre de créatures qui, à peine sorties, repartaient déjà dans les fourrés, le museau au ras du sol. Même les lucioles le regardèrent d’un mauvais œil, considérant le nouveau venu comme un concurrent immédiat pour les remplacer dans le cœur de la nuit. Ses grands yeux, curieux de tout, balayaient le paysage sans jamais prendre le temps de l’éclairer correctement , projecteurs imprévisibles surprenant l’intimité du monde. Les sons lui parvenaient étouffés, comme entourés de brume, petit être conçu pour voir et non pour entendre. De nombreux jours furent nécessaires pour lui inculquer qu’il devait se coucher à l’aurore et ne pouvait s’éveiller qu’avec les étoiles tandis qu’il fallut attendre des années pour qu’il parvienne à trouver l’origine d’un son avant que celui-ci ne meurt. Malgré le temps, le respect de l’intimité lui resta toutefois étranger, incapable d’agir comme si le monde ne s’était pas dévoilé sous ses yeux. Il aimait l’hiver et ses longues nuits mais plus encore l’été qui emplissait les rues d’animations. Situé à l’entrée d’un parking, au croisement de deux routes peu fréquentées, il ne connaissait pas grand chose du monde mais s’en contentait. Cependant, comme les enfants pensent que jamais ils ne grandiront, le lampadaire songeait que jamais son univers ne changerait. Le corbeau ne s’était pas encore posé sur son épaule.

Débouchant d’une des ruelles, la silhouette s’avança, le pas lourd et la démarche chancelante. De loin sa chemise débraillée et entrouverte était discernable et sa carrure large d’épaule ne trompait pas. S’il avait tout l’air d’avoir passé une soirée un peu trop arrosée, ce sentiment s’envola aussitôt lorsqu’il se mit à courir soudainement, les poings serrées et le menton rentré. Sous ses habits tous ses muscles étaient bandés. Il n’arrêta sa course effrénée qu’à hauteur du lampadaire, pour y décocher un violent coup de poing. Ses épaules furent alors prises de soubresauts et il resta un moment ainsi, les bras ballants, tandis qu’un filet de sang gouttait de son poing meurtri. Il devait approcher de la quarantaine mais semblait aussi perdu qu’un adolescent. Se laissant finalement glissé le long de la barre en fer, il ramena ses jambes contre lui et ne chercha plus à dissimuler ses larmes. Dans ses mains le portrait d’un jeune homme inconnu se troubla petit à petit. Comme d’un commun accord, la lumière se fit décroissante, peut-être plus pour l’apaiser que pour le masquer aux yeux de la nuit. Le réverbère aurait aimé connaître ce qui se tramait dans le cœur de l’homme et quel élément avait pu éveiller en lui un tel dégoût de sa personne au point de n’aspirer qu’à se blesser. Le corbeau lui donna sa réponse.
« Il me rappelle ce camarade albinos qui s’était un jour roulé dans le pétrole jonchant le rivage pour masquer un peu sa différence. » D’un battement d’aile l’oiseau s’envola.
« Il me plaisait bien pourtant, avec son plumage blanc… »

Le roulis des feuilles mortes sur le sol, coque du bateau qui vient entailler l’océan. Les cris qui se rapprochent, enflent comme le grondement de la tempête. Sur le ponton des éclats d’eau jaillissent, relents fétides d’alcool. Leur progression est désorganisée, masse confuse d’écume qui s’étire et se contracte, se meut au grès des courants comme un banc de poisson se contorsionnant pour éviter les mailles du filet. Banc d’hommes qui fonce, aveugle, au devant des matraques. La tempête masque la visibilité et il n’est bientôt plus question de nord ou de sud de droite ou de gauche au milieu des fumigènes. Puis le ciel, lentement se dégage, ombres qui fuient. Ne restent sur le sol que les décombres des vies passées. Alors le lampadaire observe ces Hommes si différents d’eux mêmes après l’orage et cherche autour de lui les restes du monde qui était sien tout comme le mat guette les Hommes qui sont tombés à la mer tout en sachant qu’il est déjà trop tard.

Assis dos au lampadaire, il comptait. Un à un les billets venaient se nicher entre ses genoux serrés et ses lèvres formaient en rythme régulier les chiffres qui se succédaient. Mais chaque fois, à peine avait-il fini que l’incertitude le gagnait. Reprenant la liasse dans ses mains, le même manège recommençait alors. De façon un peu plus fébrile, un peu plus rapide. Plus le temps passait plus il jetait des regards autour de lui, comme s’il craignait qu’une personne ne le surprenne. Ce fut au milieu d’un de ses décomptes qu’un homme surgit au bout de l’allée. Il s’avança d’une démarche assurée vers le halo de lumière. Fourrant les billets au fond de la poche de son manteau le jeune homme se leva en se soutenant au lampadaire et attendit que le nouveau venu arrive à sa hauteur. Il n’était pas tard et si le soleil était déjà couché derrière l’horizon, son souvenir hantait encore le ciel d’un bleu tirant sur le noir. Les rues toutefois étaient désertes : les feuilles mortes s’amoncelaient sans que personne ne soit là pour les ramasser et, près des bancs, des bouts de verre jonchaient le sol. Lorsque les deux hommes se séparèrent, le premier regarda ses mains. Ses mains toujours emplies de papiers. Ses mains vides qui tremblaient. En manque de billets.

Cet hiver, le lampadaire s’en souvint. L’absence de vie et les longues journées passées à observer un monde qui n’était plus le sien, à se souvenir. Il revoyait les enfants courir dans la neige, emmitouflés dans leurs écharpes et leurs bonnets, tourner autour de lui pour s’attraper et se cacher derrière son mince corps. Il se souvient de ce froid mordant que le soleil ne parvenait pas à chasser et de son corps qui, petit à petit, se raidissait. Du métal que rien ne pouvait réchauffer. Il attendait le printemps comme on attend les premières lueurs du jour pour échapper à une nuit emplie de cauchemars.

Lorsque le poignard fusa de sous le manteau noir, le geste était maladroit et empreint de désespoir. Morsure de l’animal qu’on accule. Quelques billets jonchaient le sol tandis que d’autres, encore dans les mains de l’homme, se tachaient de rouge. Soudain le noir se fit, percé ça et là de quelques étoiles filantes perdues dans la ramure d’un oiseau. Perché sur le lampadaire un corbeau venait de déployer ses ailes. Plumage albinos.

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18th avril 2015

L’envol (2/2)

Salut !

Voici la deuxième partie du récit débuté au post précédent. J’espère que la fin vous plaira.

Bonne lecture !

L’envol (1/2)

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L’envol (2/2)

Une légende raconte qu’il y a très longtemps les villageois auraient chassés les oiseaux du ciel, effrayés par ces créatures volant là où leur regards n’osaient se poser. Sortant un jour, des torches à la main, ils les auraient lancés haut dans les airs au royaume des anges. Le ciel aurait alors pris feu, devenant aussi noir que des cendres tandis que, de leurs ailes, les oiseaux tentaient d’étouffer l’incendie. Il parait que, leurs plumes brûlées, ils se seraient enfuis à jamais, laissant le vent seul sur la plaine.

Un après-midi Hegoa arriva sur la colline les bras chargés de morceau de bois. Surpris car ne les attendant pas de si tôt le vent alla se placer au bord de la plaine afin de regarder la jeune femme monter. Il ignorait son nom mais cela ne l’empêchait pas de l’aimer bien qu’il souffrait de ne pouvoir le lui dire.

« Que comptes-tu faire avec tout ce bois ? » demanda-t-elle en écho à la pensée muette du vent.

 » Je voudrais construire une balançoire…c’est pour aller voir la Lune. »

Tandis que la jeune femme arrivait au sommet, le vent lui tendit la main, l’attirant contre lui.

« Mais il n’y a aucun arbre ici pouvant la soutenir » répliqua-t-elle.

Hegoa haussa les épaules, déjà au travail.

« Pas grave, je l’accrocherai aux étoiles »

Au village la lumière des lampadaires était si vive qu’elle masquait les astres et donnait à la Lune un pâle visage. On la distinguait à peine et les villageois auraient bien voulu qu’elle ne soit plus qu’une ombre. Qui aurait pu voir alors que, dans le creux de la Lune, se cachait le dernier oiseau de la plaine ?

Le vent se tut un instant, plongé dans ses souvenirs.

« Un soir l’œuvre d’Hegoa fut achevé et je sentis au regard qu’il laissait derrière lui que rien ne serait plus pareil. »

Des images comme des bulles de savon…

Hegoa tirant sa mère par la main, prêt à s’envoler ; les ombres naissants sur les murs et ce flambeau au milieu de la place.

« Pourquoi cache-t-on la Lune Maman ? Elle est si belle… »

Un enfant, sur la pointe des pieds.

« Je crois qu’après l’incendie un oiseau a fait son nid sur la Lune. »

Doucement le couvercle de la lanterne se soulève.

« J’ai quelque chose d’important à lui demander »

Un souffle, la danse de la flamme puis l’obscurité.

« Dis, tu me pousseras sur la balançoire ? »

Doucement la ville s’éteignit, plongée dans le sommeil.

Certains racontent qu’Hegoa souffla, seul, sur chaque lanterne. D’autres prétendent qu’il appela à lui les ombres aux yeux tristes pour l’aider dans sa tache mais qui sait si, sans le dire, le vent ne descendit pas de la plaine ?

Quelques heures plus tard le jeune femme monta sur la plaine pour y déposer Hegoa. Jamais les villageois ne l’auraient, ils ne lui couperaient pas ses ailes, elle y veillerait.

Ses yeux s’égarèrent dans le vide.

« S’il te plaît, protège le. »

Et, tandis qu’elle redescendait affronter le village, l’air humide de la nuit au creux de ses lèvres avait le goût des promesses éternelles.

Plan fixe sur un carré de nuit. Le crissement du bois se mêle au rire d’un enfant.

« Plus fort ! »

Deux petites jambes traversent le champ, tendues vers le ciel avant de se replier sur elles-mêmes.

« Encore ! »

Le vent, posté derrière l’enfant, attrape de façon rythmique les bords de la balançoire afin de la propulser dans les airs.

Lentement les contours de la Lune se dessinent dans le coin droit du cadre tandis que les mains de l’enfant se tendent vers elle.

« Approche, je ne vais pas te faire de mal. »

Ce soir là la Lune en était à son premier quart et semblait aussi fragile qu’une femme venant d’enfanter.

« Comment t’appelles-tu ? »

Bruissement d’aile alors que, doucement, deux paires de serre se referment sur l’arrête de la Lune.

« Moi c’est Hegoa. »

Dans le lointain des torches rallument les étoiles de la terre.

« Dis, tu m’apprends à voler ? »

Et, lorsque les deux oiseaux s’élancèrent dans les airs, l’enfant lâcha la corde suspendue aux étoiles et sauta dans le vide. Alors, dans le vent il vola et les rêves, doucement, repeuplèrent le ciel.

***

Une petite main tira sur ma manche, faisant déraper ma plume.

« Pourquoi est-ce que la jeune femme ne retourne pas voir le vent ? »

Je regardai son visage et ses grands yeux emplis de questions. Il me ressemblait un peu mais il avait les cheveux blonds d’Hegoa. Il était toujours là près de la plume, comme un encrier.

« Parce que toutes les femmes s’en vont un jour bien que l’on ignore souvent leurs raisons. Celle que j’aimais est partie. »

Il inclina légèrement la tête sur le côté, semblant ne pas comprendre.

« C’est à cause des villageois ?

- Peut-être. »

Alors que je lui souriais, satisfait de ma réponse il fit demi-tour et, en le regardant s’éloigner je cru distinguer dans son dos l’étrange reflet de deux ailes.

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21st février 2015

L’envol (1/2)

Salut !

Voici un texte écrit il y a de cela un an je crois (et oui, admirez le retard de post que j’ai !). Comme d’habitude cette histoire m’est venue d’une image, celle qui clôturera l’histoire au prochain épisode !

Bonne lecture !

L’envol (2/2)

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L’envol (1/2)

Sur la plaine l’herbe ondulait, bercée par le vent. Le suivant dans son sillage comme un enfant aux jambes trop courtes courrai derrière ses parents, la fraîcheur de la nuit approchait. Ce n’était pas de ces brises annonciatrices de sang ou de pluie faisant converger les regards vers les lèvres de la tempête et plisser les yeux pour ne pas pleurer. C’était une brise à l’ample foulée -éprise de voyage et d’histoire- sur le dos de laquelle chevauchent les souvenirs du ciel et de la terre. Un peu plus loin, dans le creux d’une colline, à cette heure où le soleil projette ses derniers rayons, les ombres jouaient dans les rues et sur les murs d’un village. On aurait presque pu entendre leur rire. C’était alors que le bal commençait. Un à un les villageois sortaient de chez eux et traversaient les ruelles, un paisible sourire sur le visage. Chacun connaissait son cavalier et ses pas de danse. Pour certains c’était des réverbères pour d’autres des lanternes. Lorsqu’ils arrivaient à leur hauteur ils soulevaient leur chapeau ou faisaient virevolter l’ourlet de leur jupon tout en inclinant la tête. Ces politesses échangées, se hissant sur la pointe des pieds, d’une seule allumette frottée contre un mur, la lumière jaillissait. Ce n’était qu’une fois ce rituel accomplit que les villageois rentraient chez eux, tenant par la main les ombres aux yeux tristes.

Je tendis l’oreille : le vent chantait ; une longue complainte d’amour pour une femme aimée et disparue. Il me confia que s’il jouait avec l’herbe c’était pour ne pas oublier toutes ces nuits passées, son souffle dans son cou, à faire onduler les mèches folles de ses cheveux.
« Raconte-moi » murmurai-je.
Et il me raconta.

Il était une fois un village où la poésie n’avait pas sa place et où les enfants interdits de rêver n’étaient plus que des ombres aux yeux tristes tandis que ceux osant braver les règles étaient bannis sur la plaine.
Il était une fois une brise amoureuse…


« Attends mon chéri, reviens ! On n’a pas le droit de monter sur la plaine ! »
Une voix, comme un flocon d’émotion qui viendrait fondre là où se rejoignent les lèvres. Il la rencontra un soir, au crépuscule. Fatigué de sa longue journée il s’était allongé, la tête posée au creux de ses mains. Cependant à peine l’eut-il entendu qu’il était déjà accroupi, tous les sens aux aguets. La première personne qu’il vit apparaître à l’horizon fut un enfant aux cheveux si blonds qu’ils en paraissaient presque blancs. Il courrait, les yeux levés vers le ciel comme s’il voulait attraper les papillons.
« Hegoa, tu m’entends ? Reviens ! »
Sa rapidité et son agilité sur l’herbe ondoyante lui donnaient l’air d’un jeune oiseau avant son premier envol. On s’attendait presque à voir des ailes se déplier dans son dos.
« Hegoa ! »
Silence. Dans son cou étaient posées les tièdes lèvres du vent.

Au centre du village se tenait une place entourée de réverbères quelque peu voûtés, saluant majestueusement le flambeau central qui jamais ne s’éteignait. Il éclairait des dalles couvertes d’une écriture si vieille qu’elle en était difficilement reconnaissable et qui rappelait à quiconque voulait bien les lire, les trois principes à n’enfreindre sous aucun prétexte :
« Il est interdit de jouer avec les ombres à la nuit tombée ou de monter sur la plaine. »
Et, un peu plus loin, à moitié effacé :
« Ne jamais éteindre les lampadaires une fois le soleil couché. »


Nul ne sût qu’ils étaient montés sur la colline. En réalité personne ne levait les yeux aussi haut et même s’ils avaient voulu regarder les étoiles ils ne l’auraient pu : la clarté des lanternes étaient comme un nuage cachant le Soleil. Assise sur les marches devant sa maison, la jeune femme regardait son enfant jouer. Dès son plus jeune âge la différence d’Hegoa lui était apparue : il portait sur le monde un regard…aérien. Ses yeux allaient de droite à gauche et de gauche à droite, curieux de tout ; courant sur les pavés plus vite que ses frêles jambes le lui permettaient et ne se posant quelque part que pour mieux s’élancer.Très tôt la jeune mère avait compris qu’elle devrait le protéger du village ; seulement comment veiller, à terre, sur un oiseau dont chaque battement d’aile réveille un rêve ?

Les soirs qui suivirent Hegoa voulu retourner sur la colline et sa mère ne put l’en empêcher, sentant au fond d’elle un étrange besoin de chaleur. Chaque fois le vent se réjouissait lorsque l’enfant arrivait, courant sur la plaine, les bras écartés perpendiculairement à son corps. Ses yeux toujours levés vers le ciel, semblaient fixer la Lune et si sa mère, parfois, ne l’avait rappelé, peut-être se serait-il envolé jusqu’à elle. Malgré l’interdiction bien connue de monter sur la colline, la jeune femme se sentait apaisée, comme si quelqu’un à ses côtés l’enlaçait et la rassurait. Ces soirs là deux regards veillaient sur Hegoa avant, parfois, de se rencontrer. La plaine alors, n’était plus qu’immobilité.

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22nd décembre 2014

Dans le reflet d’une image

Salut !

Jacky m’a fait remarquer récemment que ça faisait longtemps que je n’avais pas posté sur mon site, et pour cause !

Je vous présente alors aujourd’hui un texte écrit l’année dernière, en fin d’année scolaire vers les vacances de Pâque je suppose mais je n’en suis pas très sure. Il est assez abstrait par moment, j’espère ne pas vous perdre ^^ sinon n’hésitez pas à me demander des explications !

J’en profite pour vous souhaiter un Joyeux Noël et une Bonne année.

Bye et bonne lecture.

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Dans le reflet d’une image

Lorsque les personnages naquirent ils étaient comme des nuages dont les contours encore flous, ne demandent qu’à être façonnés par le vent. Alors doucement le murmure des lèvres modelait leur visage pour dessiner l’histoire d’une femme-papillon et d’un Prince au château de sable, d’un ange veillant sur eux et d’une plume amoureuse. Les fleuves et les ruisseaux, sur le grève toujours se rejoignent et un gravier dans leur sein peut assécher l’océan. Ce soir là la pierre avait la taille de mon poing.

***

Sur son nuage un ange pleurait, enroulé dans ses ailes pour ne plus voir la lumière du jour. Il pleurait comme sonne le tonnerre dans la nuit. Je ne sais plus d’où venait ses larmes : il était de ses lacs qui se gorgent de la pluie des moussons avant de sortir un jour de leur lit. Caché sous ses plumes de nacre son corps tremblait, petit oisillon se débattant dans la gangue de sa coquille. Tout avait commencé par l’onde d’un galet à la surface de l’eau, un détail ; par une plume tombée du ciel entre les mains d’un enfant. Seules quelques années séparent le frémissement de l’eau de la vague. Se levant soudain, les ailes à moitié repliées et le dos voûté, il saisit à chaque main une plume, l’arracha puis la jeta dans le vide. Tout contrastait : la violence de son geste et la lente chute des plumes dérivant au grès des courants ; l’envergure de ses ailes et les larmes si petites, qui roulaient le long de ses joues ; son corps d’adulte et son regard d’enfant perdu, figé des années auparavant. Il se souvenait d’une femme et du rire d’un enfant, image d’un souvenir éclaté en des dizaines de tableaux, en des milliers de mots.

J’aurais voulu savoir lire ceux qui glissaient de sa joue.

Il était une fois un Prince, assis en tailleur au centre du son château. Regardant fièrement son royaume en cette fin d’après-midi, la brise caressant sa peau lui soufflait la venue prochaine de l’automne tandis que le ciel en prenait la teinte. Sous le soleil couchant les remparts rougeoyaient et, sur le sol, l’ombre du fanion commençait à se troubler. Comme si les yeux, déjà, s’embuaient de larmes. Perdu dans sa contemplation le Prince percevait en arrière fond l’agitation des bâtisseurs posant les dernières pierres à leur ouvrage ainsi que l’éclat de l’eau des douves semblant maculée de sang, prémisse de la bataille à venir. Il regarda à l’horizon. Son château était si petit face à l’envahisseur, si fragile. Un grain de sable…

Affichage de IMG_4235.JPG en cours...

Un corps à moitié nu. La poitrine se soulève doucement puis de façon de plus ne plus saccadé. Hoquet. Ses cheveux ramenés sur sa peau telle la vague sur la grève, elle pleure. Douleur . Elle pleure à s’en faire mal ; comme les anges qui pour renier la vérité, en viennent à couper leur ailes. Dans ses yeux le papillon s’est envolé. Alors, loin de la chrysalide le monde devient un autre : violent.

Le drap sur ses cuisses et l’air frais qui s’y engouffre.

La goutte d’eau sur l’aile du papillon et le filet se profilant devant lui.

La main qui l’attrape par la taille puis le silence.

Petite on m’avait dit qu’il suffisait de toucher l’aile d’un papillon pour que plus jamais il ne vole.

On l’avait pris par la main et traîné hors de son royaume, otage de la réalité. Tout était fini. Les bâtisseurs étaient rentrés chez eux et il ne restait sur la grève plus que lui et cette main le tirant en arrière. Elle tenait fermement son poignet et sa peau, usé par le temps, n’avait plus la douceur des siennes ou des autres enfants : elle était de ces mains sur lesquelles les couronnes n’ont pas d’emprise. La nuit allait bientôt tomber et s’il devait rentrer avec sa mère, le jeune Prince ne pouvait cependant s’empêcher de songer au devenir des rêves réfugiés entre les murs du château. Dans son esprit la bataille, déjà se jouait mais il ne pouvait qu’observer. Elle avançait lentement, bataillon par bataillon, immense armée de l’océan. Elle avançait et l’enfant reculait, ses pieds foulant le sable comme s’il eut voulu lancer la cavalerie au grand galop. Très vite le château fut à portée de tir et, après chaque assaut de l’infanterie, l’écume décochait une volée de flèches à la pointe salée. L’imaginaire hurlait et il avait beau plaquer ses mains sur ses oreilles, il continuait de l’entendre. Puis, l’eau emplissant lentement les douves, ce fut le siège. Cependant le ciel était d’encre et le Prince déjà loin. Jamais il ne vit les remparts s’effriter avant de tomber en ruine, l’eau pénétrer à l’intérieur telle une marée de soldats, combler les fossés et recouvrir les ruelles avant de tout emporter, de tout effacer. Au début le reflux de l’océan laissait apercevoir les décombres de la cité engloutie, telles les danseuses jouant avec l’ourlet de leur jupon pour attiser le désir des hommes. Néanmoins en quelques minutes ce fut comme si le château n’avait jamais existé. Alors, quelques heures plus tard, allongé sur son lit les yeux grands ouverts, le bruit des vagues l’empêchant de dormir, il imagina.

Et dans ses rêves le palais ressuscita.

Un regard entre la peur et le défi ; la honte et l’envie. Une main immobile qui voudrait se tendre pour saisir l’invisible telles les serres d’un rapace guettent la proie. Se pencher et t’embrasser, menace.

Un stylo. L’apprivoiser, doucement, comme l’oiseau caresse l’eau du bout de ses ailes. Du bout de nos doigts.

Une plume tombée des nuages, passerelle entre le ciel et la terre. Elle pleure : la main est partie, blessée par de l’encre et sans elle la plume ne sait ordonner aux images de danser.

J’aimerais pouvoir la consoler mais je ne trouve pas les mots.

L’ange avait échoué, incapable de les protéger. Le papillon avait perdu ses ailes et le Prince son château. Lentement, alors que tout espoir l’abandonne, des pans de son nuage tombent en lambeaux.

« Maman ! Il y a quelque chose dans l’eau ! C’est quoi ? »

Les yeux fermés comme s’il voulait garder en lui encore un peu d’innocence, le monde alentour ne lui parvient plus que par brides.

« Je ne sais pas, tu veux qu’on aille voir ? »

Des bruits de pas étouffés par la grève, le clapotis de l’eau comme le rire cristallin d’un enfant…

« Une plume ! On dirait celle d’un ange Maman. »

…comme le cri d’un ange qui n’a plus de nuage. Une histoire sans personnages.

« Tu crois que ça pourrait être le drapeau de mon prochain château ? »

Deux paupières qui se lèvent comme pour laisser entrevoir l’aube. Soudain quelque chose le retient : une main à moitié nue. Ses doigts sont vêtus d’encre.

« Vole ! »

Sur la grève un enfant court une plume à la main et le bras dressé vers le ciel comme s’il eut voulu faire de la plume un oiseau tandis que dans les yeux d’une jeune femme un papillon se met à danser.

Vivants.

Ou peut-être que tout ceci n’est qu’une image…

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14th septembre 2014

En noir et blanc (2/2)

Salut !

Voici la fin du conte dont je vous avais présenté le début il y a quelques mois. Entre temps j’ai repris les cours : deuxième année d’école d’ingé !
J’espère que la fin du conte vous plaira, n’hésitez pas à me donner votre avis.

La première image est une plume que deux de mes amies m’ont offert pour mes 21 ans et la deuxième image un tableau de Begarat de mes parents.

Bye et bonne lecture !

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En noir et blanc (2/2)

Certaines vocations surviennent tard dans la vie, à cet âge où le temps à déjà façonné les êtres que nous sommes. D’autres surgissent entre l’adolescence et le début de l’âge adulte, à cette période de notre existence où tout, jusqu’à notre identité, est remis en question. Et puis il y a celle qui n’ont, en apparence, aucune origine. Dites-moi : j’avais quel âge quand je suis née ?
Depuis quelques mois je me pose souvent une question : « Pourquoi ? »
Pourquoi ces lettres sur ma feuille et ces paysages dans ma tête ; ces lèvres qui remuent à peine, rythme imperceptible des mots, et cette impression qu’une plume à la main je sais enfin danser ?
Je me souviens petite de ces histoires que je racontais à ma mère avant qu’elle ne me dise qu’elle devait faire autre chose, de ces rêves d’enfant qu’on remonte à la réalité et du bout de sa plume suspend aux nuages, de ces envies d’ailleurs et de liberté ainsi que de ces sentiments anonymes que je glissais à leur encontre dans le cœur des personnages dans l’espoir que l’on fasse connaissance.
« Pourquoi ? »
Un court silence, reflux des graviers sur la grève.
« Pour écrire ce que la vie nous interdit et devenir ce que je ne serai jamais.
Pour m’échapper d’un monde un peu trop étroit et coudre des plumes dans le dos des enfants.
Pour accrocher des Lunes aux toits des maisons et peindre dans les forêts des arbres de rouille.
Pour une voix dans ma tête, ce regard innocent qui réclame des histoires et des tableaux où s’endormir. »
Les syllabes que l’on sépare et les lettres qui se font lourdes, comme gorgées d’encre.
« Pourquoi ? »
L’impatience d’une plume.
« Parce que. »


C’était le troisième tableau qui bénéficiait de la plupart de son attention. Il pouvait rester des heures assis face à lui à observer la brusque déchirure de l’espace, les rails qui sombraient dans l’oubli et les arbres dont les branches semblaient soudain se briser. Toile écartelée.
On racontait que c’était une représentation de la surface mais au fond qu’en savait-on réellement ? Après la Catastrophe les survivants s’étaient réfugiés sous terre et avaient battis le Souterrain. Toutefois cela devait faire des décennies voir des siècles que personne n’était remonté à la surface et nul ne savait d’où provenait ces tableaux. Certains parlaient d’un peintre fou de l’ancien temps ou encore de reliques d’avant la Catastrophe mais cela faisait longtemps que nul ne s’était de nouveau intéressé à l’origine de ces tableaux, les habitants n’y trouvant aucun profit et les historiens préférant se pencher sur la Catastrophe elle même.
Les rumeurs sont orphelines.
Il l’appelait le Tableau malade et depuis qu’il l’avait découvert il hantait ses nuits. Un battement de paupière et des notes de couleurs semblaient éclore dans l’ombre, bulles de savon qui éclatent. Tous les jours en l’observant il songeait à sa résolution de le soigner, à ce rêve qui s’était immiscé en lui d’achever le tableau. Il ne se rappelait pas comment cette idée lui était apparu. C’était comme si, gravé en lui, il y avait toujours eu la certitude que ses petites touches de couleur éparses pourraient un jour enfanter un paysage.

Les barreaux de l’échelle étaient humides. Ses yeux aussi. Peut-être à cause de cette toile dont l’extrémité, bien qu’enroulée dépassa de son sac et des deux autres qu’il laissait derrière lui. Peut-être en raison de ces habitants qu’il quittait sans un au revoir, de ces historiens à la longue barbe qui très vite lui manqueraient et de ce sentiment pesant de fuir comme un voleur. Emportait-il la toile uniquement pour la soigner ou également pour une raison qu’il se refusait d’admettre ? N’avait-il pour seul but que de finir la toile ou bien souhaitait-il depuis longtemps, au fond, fuir le Souterrain ?
Il cligna des yeux et une petite goutte d’eau salée chuta au sol.
Peut-être était-ce simplement en prévision de la lumière du jour qui, bientôt, viendrait l’éblouir.

Les murs blancs et droits de la chambre où se découpaient de petites fenêtres. Les portes closes des salles de cours qu’on ouvrait parfois pour avoir un peu d’air.
Les lignes du grillage encerclant la cour de récréation et ces barreaux sur la feuille. Ce crayon entre mes mains -pression- que l’on brise et ces lèvres que mes doigts ont cousu.
Je me fous du talent de Rimbaud.
J’admire ses rébellions.
Ses fugues.
« Dis, tu m’enseignes la Liberté ? »

S’il avait su serait-il redescendu ? Aurait-il ramené le tableau dans le Tunnel ? Nul ne lui avait dit qu’après la Catastrophe tout était devenu noir et blanc, effrayant paysage de photographie. Le ciel était pâle et les arbres semblaient recouverts de poussière.
Il jeta un coup d’œil en bas : l’échelle était comme coupée en deux au niveau de l’entrée du Souterrain. Sur sa partie inférieure il distinguait la mousse verdâtre et les traces de rouille sous-jacente avant que, plus haut, ne disparaisse toute couleur.
Rapidement il se hissa au sommet de l’échelle sur des rails d’un gris sale. Machinalement il se vit attraper la manche de son pull et commencer à frotter le métal à ses pieds tandis que son esprit s’éloignait :
« Qu’est ce que vous faîtes Monsieur ? »
Des souvenirs, en noir et blanc.
« Je nettoie l’échelle. »
Son regard vers la surface.
« Elle mène où l’échelle ?

  • A un chemin de fer il paraît. »Il fronce les sourcils.

« Faudra le nettoyer aussi le chemin de fer ?

  • Probablement. »

Un sourire. Le sien ou celui du monsieur, il ne sait plus.
« Qu’y a-t-il au bout du chemin de fer ? »
Un clin d’œil malicieux.
« La mer. »

Je n’ai jamais réussi à fixer les couleurs, à les décrire. Ce n’était pas important pour moi, un détail, comme si les nuances étaient infinies et qu’il m’était impossible de choisir.
Y a-t-il plus de mots ou de teintes ?
J’aime la nuit et ses histoire en noir et blanc, neiges éternelles.
Alors, de ne pas choisir, je me sentais libre.
Il marchait. Un pas après l’autre sur les lignes du chemin de fer comme les mots s’alignent sur le quadrillage des feuilles de papier.
J’écrivais.
Des trains contorsionnés dans d’immenses crevasses et des morceaux de tôle égarée, des arbres penchés sous le poids des nuages et la peur au fond du regard.
Où allait-il avec son tableau malade qu’il ne pourrait jamais soigner et ses bras trop grands qu’il ne savait qu’enrouler autour de ses jambes.
Il cherchait des réponses à des questions inconnues.
A nier la réalité de la surface, les habitants du Souterrain lui avaient-ils fait perdre toute couleur ? N’existe-t-on que dans le regard des autres ?
Je crois qu’il cherchait quelqu’un sans savoir qui se présenterai à lui tout comme la feuille attend le regard sans savoir de quel lecteur il viendra.

« Regarde ! La mer ! »
Une voix aux milles couleurs, comme un flash dans l’obscurité. L’enfant se retourna. Dans le lointain il aperçus un petit garçon un peu plus jeune que lui, ses grands yeux tournés vers l’horizon et son poing refermé sur le vide, comme s’il voulait entraîner quelqu’un à sa suite. Il ressemblait à un papillon…
Soudain l’enfant se mit à courir sur les rails et il le perdit de vue, étincelle qui vacille.
« Attends ! » Cri pour retenir le temps alors que tout s’accélère : un tableau se met en marche tandis qu’un garçon se retourne et ce sont désormais deux paysages qui courent l’un vers l’autre.
Puis tout se figea et ils se firent face. L’un, accroupi, avait un sac sur le dos et l’autre serrait dans son petit poing une main invisible. Alors, sans un mot, comme s’il avait toujours dû en être ainsi, le Maître des Couleurs prit l’enfant dans ses bras.

Il m’avait entraîné. Vers la mer et mes origines, vers mon avenir peut-être aussi. Ses petits doigts avaient saisi ma main pour la guider vers cette feuille, océan sans couleur. Je crois qu’il ne voulait plus être seul.
« Tu sais peindre ? » avait-il demandé.
J’écris pour cet enfant. Pour tous les enfants.
Pour ceux qui n’ont pas encore grandi et ceux qui ne meurent jamais, terrés au fond de nos cœurs. Pour ceux nés au milieu des guerres , entre quatre murs ou dans les banlieues dortoirs, pour les exilés du bonheur et les rêveurs en pointillés, ces enfants qui marchent à cloche pied sur les lignes noires et blanches de la réalité.
Pour l’innocence de l’Humanité.

C’était comme si l’enfant accompagnant le Maître des Couleurs connaissait cet univers par cœur, comme s’il avait participé à sa création pierre par pierre, écoutant au loin les plans de l’architecte.
« Je voudrais te présenter trois amis. »
Dans la mémoire du petit Maître les souvenirs étaient flous, comme brouillés.
Il se souvient avoir suivi l’enfant sur des rails longeant l’océan jusqu’à un croisement d’où s’élevaient des voix. En tailleur sur le chemin de fer et formant un petit cercle il avait découvert trois êtres étranges, si vieux qu’ils semblaient être nés en même temps que l’univers. Deux étaient des femmes et le troisième, un homme, s’exprimait à grand renfort de gestes tandis que l’enfant tirait doucement la manche de sa tunique :
« Non petit, laisse nous finir notre tableau, il y a encore de nombreux points dont nous devons discuter entre nous. »
Jamais il n’oubliera le regard triste de l’enfant et la couleur qui semblait s’en échapper, rêve envolé.
« Mais…on m’avait dit que l’océan pouvait prendre toutes les couleurs. Pourquoi est-il gris ? »
Sans lui prêter attention ils se remettaient à parler de tableaux disparus et de la Catastrophe, d’un monde où soudain les couleurs s’étaient fanées et d’une toile inachevée. Ils fouillaient leur souvenirs à la recherche de teintes oubliées, voulaient finir un tableau qu’ils ne possédaient plus et le faire à l’image d’un paysage qui s’était tût.
Bien qu’étant à quelques mètres à peine d’eux, la conversation parvenait de façon fragmentaire au maître des Couleurs, comme lorsqu’une feuille tombe d’un arbre et qu’alors l’arbre lui même devient flou et semble s’effacer. Ce soir là, la feuille était une échelle en bordure du croisement et elle s’élevait vers les nuages à l’infini.
Alors, oubliant la toile malade et les peintres fous, la Catastrophe et le Souterrain, il déposa son sac au sol puis sorti sa palette de couleurs et ses pinceaux.
… « Les tableaux, ils sont trop hauts, je n’arrive pas à les soigner. » Souvenirs d’un enfant perdu.
« Ce soir je te construits une échelle Petit Maître, ne t’inquiète pas. » Une voix rassurante.
… « Elle mène où l’échelle ? » La même voix des années plus tard, auquel répondit le sourire des peintres.
« A tes plus beaux rêves. »

Une marche puis une autre. En bas ils n’étaient plus que trois : l’enfant était parti rejoindre la mer.
Un pas puis un autre. Jusqu’où s’élèvent nos rêves ?
Soudain il s’arrêta, humecta son pinceau du bout des lèvres puis le trempa dans une couleur. Un rouge, un beau rouge couleur de rouille.
Et lorsqu’il le posa sur le ciel ce dernier rougit. Peut-être l’avait-il ému…
Un peu plus bas, en écho, une petite tâche sur l’océan se teinta de rouge et, assis sur les rails en face de la mer, un enfant sourit.

Le premier geste de liberté est d’écrire. Avec un pinceau ou une plume, un burin dans la pierre ou une corde pincée et d’enfin briser les chaînes de nos esprits. Les siennes d’abord puis celles de la société.
Après il n’y a plus grande différence entre les rêves et la réalité. Juste une histoire de teinte.

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12th août 2014

Emission de radio

Salut !

Petit interlude avant la suite de En Noir et Blanc. Je vous présente enfin l’émission de radio réalisée l’année dernière en Février et dont je vous avez déjà parlé. Jacky et son fils ont eu la gentilesse de me l’héberger sur internet car je n’y arrivais pas. Je les remercie donc !!

Vous pouvez écouter l’émission de radio à ce lien.

J’espère que cela vous plaira, et n’hésitez pas à continuer la discussion par commentaires.

Bye et bonne écoute !

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8th mai 2014

En noir et blanc (1/2)

Salut !

Je sais, je n’ai plus posté depuis trèèès longtemps. Désolé. En février ça n’allait pas trop.

Voici cependant un texte (enfin !) ou plutôt un conte, écrit cet été en Août. Vu qu’il fait 8 pages d’ordi je le mettrais en deux parties ^^

J’espère que ce conte vous plaira et si vous avez des questions, n’hésitez pas !

Bye et bonne lecture.

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En noir et blanc (1/2)

« Tu m’emmènes voir la mer ? »

C’était un enfant. Un de ces enfants-papillons à qui on écrit des lettres avec une plume et pour qui on invente des histoires de Lune suspendues aux toits des maisons.

« Non, plus tard. » répondis-je le regard dans le vague. Il fit une moue désapprobatrice.

« Pourquoi ? »

Comme une impression de dialogue entre deux êtres qui croient déjà tout savoir l’un de l’autre.

« Elle est loin la mer »

Il était assis, rêveur, au bord du trottoir, sur une chaîne de métal reliant deux poteaux et il se balançait d’avant en arrière.

« Ça veut dire quoi « loin » ? » demanda-t-il en appuyant plus que de coutume sur ce dernier mot.

Comme échappant au fil de mes pensées mon regard se posa sur ces feuilles suspendues aux branches des arbres, trop loin pour que je puisse les saisir puis sur ce ciel si haut qu’il me semblait que je ne pourrais jamais le rejoindre. Je songeais alors à ces êtres que l’on aime en secret, loin des mains et de leur caresse ; à ceux si proches et si loin en esprit, différence sans dimension ; à cette feuille blanche que mes doigts pouvaient toucher mais qui restait pourtant insaisissable.

« Rien, ça ne veut rien dire » C’était faux mais c’était plus simple. Au fond si je savais ce que « loin » signifiait, ne le ressentait-il pas lui aussi ?

Je me rappelle de ce silence premier puis de ces pensées qui se mirent à tambouriner dans ma tête, poursuivies par d’étranges tableaux ; de cette chaîne qui grinçait et de mon envie de crier à ce gosse d’arrêter de se balancer avant de réaliser que mes pieds aussi étaient suspendus au dessus du sol.

« Ça ressemble à quoi la mer ? »

Souvenirs.

« A un ciel un peu trop fatigué qui s’est endormi sur la terre

-Pourtant personne ne se baigne dans le ciel. » répliqua-t-il.

Je souris et lui désignais les étoiles du bout du doigt.

La nuit était tombée, lentement, comme si elle venait de très loin.

« Change de rôle » Étrange voix dans ma tête.

On avait pris le chemin du retour et je lui avais dit que les oiseaux, pour eux rien n’était loin. Depuis il veut que je lui couse des plumes dans le dos mais je n’ai pas osé lui dire que je n’aimais pas les aiguilles.

« Change de rôle » Incompréhension.

Je lui ai promis de lui montrer la mer un jour dès qu’il serait grand. Pourquoi attendre ? Ça n’avait aucun sens. Peut-être parce qu’à cette époque je ne pouvais pas lui offrir ce qu’il souhaitait.

« Change de rôle » Une peur.

Il m’avait demandé quand est-ce qu’il serait grand. Je n’avais pas su répondre : je crois qu’on a le même âge.

« Change de rôle » Comme une porte vers l’inconscient.

Je saisis ma plume et commençais à coudre des lettres sur la feuille blanche. Alors, peut-être qu’il pourrait s’envoler.

****

Il avançait, seul au milieu du paysage. Ses bras faisaient un angle de 90° avec son corps comme s’il eut voulu toucher les plumes des oiseaux qui le frôlaient, étrange funambule.

Il marchait au dessus de la cime des arbres en direction du Soleil couchant qui se découpait à l’horizon. Le ciel était rouge et les lignes sous ses pieds de rouille.

Parfois il s’asseyait en tailleur pour regarder en bas l’épaisse forêt parsemée de crevasses, corps dénudé de la Terre. Des bouts de ferraille pendaient aux branches des arbres tandis que dans les puits de poussière des chaînes de métal sortaient du sol.

En ce soir d’automne même les feuilles étaient de rouille et seule la blancheur des oiseaux contrastait avec le tableau. Peut-être était-ce des colombes ou bien encore encore des goélands. Il espérait que ce fut ces derniers car alors cela aurait voulu dire que l’océan n’était plus très loin.

L’après-midi touchait à sa fin. J’attendais ma correspondance sur le quai d’une petite banlieue parisienne, de ces gares au nom composés, trop long, comme inversement proportionnel à sa fréquentation.

Quelques sièges étaient pris, d’autres libres. J’avais décidé de rester debout. Un observateur extérieur aurait cru que j’étais pressée et guettait fébrilement mon train des yeux en espérant saisir la meilleure place. En fait peu m’importait qu’arriva ou non ma correspondance, je voulais juste sentir la brise du soir dans mes cheveux et sur ma peau humide, sentir monter l’adrénaline à l’approche d’un train ne s’arrêtant pas en gare et qui semblait près à m’engouffrer. Appel d’air et de liberté.

Je voulais observer le chemin de fer qui s’étirait à l’infini, cette courbe légère qu’il prenait soudain avant de disparaître, les canettes abandonnées quelques mètres plus bas et dont on ne distinguait déjà plus les inscriptions…des canettes qui n’étaient plus que rouille.

Quelques fois je m’accroupissais au bord du quai, simplement pour avoir l’impression d’en être un peu plus proche. Envie de s’y noyer.

Mais surtout il y avait cet appel, comme une voix qui me murmurait à l’oreille de descendre sur les rails et de marcher sans autre but que de suivre la route jusqu’à son berceau et d’embrasser la liberté. Qu’il est palpitant d’aimer l’interdit.

Pourtant mes pieds toujours restaient figés, comme enchaînés.

Toute son enfance aurait pu se résumer en un mot ou plutôt en un lieu : le Tunnel, ce long couloir bien souvent désert sur les murs duquel étaient suspendus par des chaînes de vastes tableaux qu’éclairaient de faibles lampions et qui étaient répartis par rapport à un épais trait rouge séparant le tunnel en deux. En travers de cette ligne étaient gravés deux lettres : J-C pour Jour de la Catastrophe.

Il connaissait le Tunnel par cœur, les aspérités de la roche à éviter et les renfoncements naturels au creux desquels il pouvait se blottir les jours où les courants d’air se faisaient trop forts ; le nombre de pas séparant chaque tableau ainsi que leur dimension ; les endroits où l’eau ruisselait de la roche et qu’il tentait de combler ; le nom de chaque teinte et jusqu’à l’odeur particulière de chaque tableau.

D’aussi loin qu’il s’en souvienne il avait toujours passé le plus clair ses journées dans ce Tunnel, seul avec ses pinceaux et sa palette de couleur. Lorsqu’une goutte venait mordre un coin de tableau il s’empressait de recréer la teinte exacte et de le soigner. C’était son expression : « je soigne les tableaux ».

Toutefois le Tunnel était plus qu’un lieu : une part de lui même.

Comme tous les descendants des survivants de la Catastrophe il habitait le Souterrain mais était un des rares à s’aventurer dans le Tunnel. A ce dernier se raccrochait un nom et une identité : le Maître des Couleurs comme on l’appelait, ainsi que les regards curieux des habitants du Souterrain accompagnés de chuchotements à son approche. Sur la pierre était peinte la différence et la passion tandis qu’avec l’eau perlait la solitude et l’incompréhension de la plupart des habitants.

« Il est bizarre ce gosse » entendait-il parfois.

« Pourquoi il ne joue pas avec les autres ? » s’étonnaient les mères de famille.

Néanmoins certains lui témoignaient également de l’affection et ce qui ressemblait parfois à de l’admiration.

« Comment vont les tableaux, Petit Maître ? »

Une main qui ébouriffe ses cheveux.

« Pas trop froid là dedans ? »

A chaque fois qu’il commençait à grelotter il mettait un des pulls qu’on lui avait tricoté puis ramenait ses genoux sous son menton. Ça lui donnait l’impression que quelqu’un le prenait dans ses bras.

Les historiens l’appréciaient beaucoup et en dehors du Tunnel il passait la plupart de son temps libre chez eux, dans une des branches les mieux chauffées du Souterrain.

C’était comme un marché : l’enfant leur décrivait chaque tableau que le froid les dissuadait d’aller observer par eux même et en contre partie les savants lui parlaient de leur découverte et du temps d’avant la Catastrophe.

« Un nouveau est arrivé, peux-tu lui décrire les trois principales toiles ? » lui demandait-on parfois.

Il s’asseyait alors à un petit bureau en face du novice et commençait son récit, d’abord de façon très solennelle puis de plus en plus passionnée :

« Le premier tableau date d’avant J-C, il fait 3m50 de long sur 2m20 de haut et le cadre massif qui l’entoure est incrusté de pierres précieuses rehaussant le caractère terne de la toile et soulignant l’abondance de cette époque. Le premier est un rubis aux faces arrondies par… »

Un geste rapide de la main. L’enfant esquisse un sourire puis ferme les yeux tandis que quelques personnes s’approchent de la table.

« Je revois les immenses tours qui sortaient du sol puis se ramifiaient en bourgeons de métal. Le paysage était blanc et gris, monde bicolore environné de la lumière blafarde du Soleil au zénith. Chaque tour était reliée à ses voisines par une longue chaîne de métal de sorte que cet édifice entourait une vaste coupole centrale à la clarté inhabituelle.

-Le Puits… » murmura un historien, qui s’était joint au groupe. Toutefois l’enfant n’entendait plus rien.

« Et parmi ces chaînes, comme défiant la gravité, il y avait ces lignes que recoupaient d’autres lignes, ce quadrillage dont l’ombre se projetait sur le sol et les tours. Ce chemin de fer venait puis repartait, quittait une tour pour en rejoindre une autre avec sur le dos son chargement métallique, se noyait dans la coupole pour en émerger de nouveau avant de s’éloigner des tours et de… »

Il s’arrêta net, comme si on lui avait ôté tout air des poumons.

« Le premier tableau s’arrête là. » déclara un historien à la longue barbe posté derrière l’enfant, en direction de ce qui ressemblait désormais à une assemblée.

« Nous allons passer à la deuxième toile. »

Silence.

Alors l’enfant raconta le tableau comme s’il s’y trouvait. Il peignit la terreur face à la coupole en flammes et les gerbes de feu qui s’en élevaient puis il jeta en l’air quelques mots, crépitement de l’électricité quittant le puits avant de s’avancer vers les tours en s’accrochant aux chaînes et aux rails. Lorsque sa voix, tremblotante, se fit de plus en plus faible, ce fut pour griffonner dans les esprits en flash de lumière l’image d’oiseaux s’envolant d’un à pic, immenses trains chutant dans le vide.

Le regard dans le vague, comme épuisé, l’enfant s’était tût tandis que l’avait remplacé la voix monocorde d’un des historiens :

« Le troisième tableau date d’après J-C, il présente la particularité de… »

Le Maître des Couleurs n’écoutait plus. Il n’avait pas besoin d’écouter : il savait. Il lui suffisait de fermer les yeux pour voir apparaître dans le creux de ses paupières le paysage de rouille. Il pouvait rester des heures ainsi, à figer l’automne et la course du temps en regardant le Soleil assis sur l’horizon. Pourtant, même alors, un pan de son esprit restait noir. Non pas le noir mouvant de la nuit ni même celui feutré des ombres du Souterrain : un noir effrayant que rien ne pouvait décrire.

Sauf l’absence de couleurs.

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26th décembre 2013

Concerto pour un Coquelicot

Salut !

En ces fêtes de fin d’année je tenais à vous souhaiter un Joyeux Noël. Sous la demande de Jacky je vous présente aujourd’hui une sorte de conte écrit en octobre. Cela m’a pris un matin lorsque j’avais envie d’écrire, j’ai commencé sans savoir où cette histoire me mènerait vraiment, ce qui est très rare chez moi ! J’ai écrit ce texte sur l’air de la musique du film Origine.

Bye et bonne lecture.

Concerto pour un coquelicot

Sur un air de Mozart le monde s’était éveillé. Il avait entrouvert les paupières et, à moitié ébloui par le jour, sur la toile noire de ses pupilles, des notes avaient éclos. Ses yeux refermés les avaient regarder s’éteindre lentement comme se dissipe sur la peau le flamboiement du fer chauffé à blanc. Lorsque les rideaux avaient été tirés, doucement, son visage s’était un peu crispé afin de laisser à ses yeux le temps de s’accoutumer à la lumière. Il aimait cette heure du matin où seule la nature s’activait. Au premier coup d’œil, par un jour sans vent l’immobilité semblait totale et le monde muet. La fraîcheur du matin se glissait alors par la fenêtre ouverte avant de s’insinuer sous ses vêtements telle une main qui éveille le désir. D’une profonde inspiration il se donnait à elle, avec passion, et la laissait pénétrer chaque parcelle de son corps. Tous les jours elle lui redonnait vie, goutte d’eau qui ranime une fleur évanouie.
Accoudé ensuite au rebord de la fenêtre, écoutant la nature, cette dernière avait le temps de s’habituer à sa présence. Ils étaient de ces amants qui, après avoir étanché leur désir s’allongent l’un à côté de l’autre sans mot dire, écoutant juste leur respiration se répondre. Dans le souffle humide du matin résonnaient les souvenirs de la rosée et rien qu’à voir l’horizon rougir sous son regard il savait que le Soleil venait de s’éveiller il y a peu de temps. Toutefois il fallait que le vent soulève soudain la jupe des arbres, fragile dentelle d’automne, pour qu’une flamme s’allume au fond de ses yeux. Dans le simple bruissement des feuilles, murmure de la nature ou soupir contenu, sa violence maîtrisée et sa soif de vie étaient perceptibles tandis que, dans le noir de ses pupilles le vent tournoyait, passait d’un arbre à un autre en gouttant le plaisir de la vitesse et d’un coup l’effleurait, chant de liberté. Sa résistance à terre, la porte de chez lui claquait alors et ses pieds nus dévalaient la cage d’escaliers.
Les marches froides qui s’enroulent sur elles mêmes.
Un piano.
Sa respiration qui s’accélère, résonne entre les murs.
Le violon s’éveille.
Derrière la porte de l’immeuble, le chant d’un oiseau.
Une flûte lui répond.
Ses pieds nus sur l’herbe humide de rosée.
Et dans sa tête un air de Mozart.
Il se déplaçait toujours avec grâce, sans bruit superflu, comme si quelqu’un l’observait.
L’écoutait.

Tableau de Thaddäus Helbling

Son regard était étrange, perçant comme les griffes du tigre et pourtant aussi doux que son pelage. Parfois sa vue se brouillait pour se perdre dans le néant et il semblait que plus rien ne pouvait le ramener parmi les Hommes. En réalité il ne vivait pas tout à fait dans leur monde, percevant différemment les choses qui nous entoure. C’est pourquoi, si on se laissait happer par son regard on pouvait y voir, au milieu des mondes déjà éclos, la lumière d’un bourgeon d’univers. Quelque fois si on l’apercevait au cœur de la foule on avait l’impression qu’il n’y était pas à sa place et que son esprit était ailleurs, en équilibre entre deux mondes. Alors, comme le pont joint deux terres qu’une rivière a séparées, il s’était construit une passerelle entre les univers puis se l’était appropriée, invisible aux yeux de tous, immuable. L’essence de la vie.
C’était la respiration du nouveau né et la course du loup ; le chant du vent et le balbutiement du ruisseau ; c’était l’éclair dans la nuit et la pluie tambourinant sur les vitres.
Son nom était Musique.
Dans le salon trônait un piano, adossé contre un mur dans un angle, comme un enfant qui, dans une réunion d’adulte, tenterait de se faire oublier. La pièce avait beau être lourdement décorée, chargée d’objets de décoration et de peintures, il attirait directement l’attention. Pour certains c’était parce qu’il  détonnait dans l’ensemble, d’autres mettaient en cause la noirceur de son revêtement, trop dure pour le regard. Néanmoins on sentait bien au fond que là n’était pas la raison. Peu de personnes osaient l’approcher et encore moins le toucher, non pas que cet instrument éveilla la peur ou le dégoût mais plutôt un respect mêlé de gêne. Il dégageait une aura invisible qui venait chercher notre âme pour lui murmurer à l’oreille des paroles de vérité. Cependant sans l’aide d’un interprète nul ne les comprenait et ne subsistait dans les cœurs que le sentiment étrange que quelque chose d’important se jouait autre part. Un seul être pouvait détourner l’attention du piano. Dès son entrée dans la pièce c’était comme si un lien s’établissait entre lui et l’instrument. Ce lien, bien qu’invisible, était perceptible de tous et au fond d’eux ­ car jamais ils n’auraient osé le dire aussi clairement, certains n’en ayant pas vraiment conscience ­ une voix murmurait que le nouveau venu n’avait pour le piano aucune gêne mais qu’il y avait entre eux une relation d’égalité et, presque, de mutuelle affection. Toutefois, pour que les gens sentent que leur questions allaient enfin trouver des réponses,  il devait s’asseoir en face de lui, ses doigts effleurant sa surface lisse et noire. S’ils avaient du respect pour le piano, leurs sentiments envers l’interprète étaient plus mitigés : mélange de peur et d’envie inavouée.
Il y a des vérités que l’Homme ne voudrait jamais entendre mais qu’il guette comme la bouche entrouverte attend la goutte d’eau dont le contact aura la douceur du baiser mais qui ne fera qu’attiser la soif et l’envie, insatiable désir.
La vérité n’embrasse pas. Elle mord.

Wikicommons

Son amour envers la musique était de celui que l’on porte aux femmes : elle faisait parti de lui mais jamais ne lui appartiendrait. Ce n’était pas sa volonté. Sa sauvage liberté, malgré sa façon de se donner laissait toujours intact son mystère et nourrissait sa passion. Une image dans un miroir ne satisfait que la curiosité des yeux. Parfois on aurait presque pu la voir danser dans son regard tant ils étaient proches. Puis un jour elle disparaissait, entraînant dans son sillage quelques gouttes de pluie au goût salées. Ou peut ­être était-­ce par ses larmes qu’elle le quittait.
Face au piano, ne s’asseyant jamais au milieu du siège mais toujours à une de ses extrémités, l’inspiration avait alors la place de s’asseoir à ses côtés. Il composait seul, dans l’intimité, tel la rose pousse en silence sous le couvert de la végétation avant d’oser se présenter à la vue du Soleil. On aurait dit un de ces peintres qui testent sur l’aube leurs couleurs ­protégés du sommeil de la nature avant de trouver le bleu de l’azur. Parfois c’était comme si les notes venaient d’elles mêmes. Fermant les yeux, ses doigts trouvaient seuls le chemin des touches. Cela partait souvent d’une caresse, d’un effleurement ; éveil d’un piano et du désir d’une femme. Il écoutait chaque note et ajustait ses accords comme on écoute la respiration de l’autre pour percer l’indicible avant de faire glisser ses mains le long de ses hanches.
A chaque accord correspondait une émotion que les notes s’amusaient ensuite à moduler, virgule entre deux mots qui les sépare et les éclaire. Peu de personnes le virent un jour composer mais toutes, si elles firent bien attention, s’entendirent sur une chose : il ne composait pas la musique, il la vivait. Imperceptiblement son corps entier se déplaçait au rythme des notes comme le sable se meut au rythme des marrées.
Comme on se mort les lèvres pour étouffer les soupirs.
Puis un jour ce fut la tempête. C’était un de ces matins que l’on n’oublie jamais. Le monde à travers la fenêtre était flou, déformé par la pluie ruisselant à sa surface et la nature semblait ne jamais vouloir s’éveiller. Il pleuvait tant qu’on ne l’entendait même plus respirer. Alors comme pour combler le silence, il s’était assis en face du piano et avait fermé les yeux afin de laisser le monde alentour le pénétrer. Cependant pas un son n’avait émergé de la pénombre. Était-­ce son cœur qui soudain s’était accéléré ou la pluie qui avait redoublé ? Tout se trouble dans ma mémoire. Je revois les émotions le submerger et les notes déferler dans son esprit. D’où venaient-­elles ?
C’était la tempête. Le vent soulevait les feuilles d’automne et venait s’écraser contre les arbres. La terre mugissait et les branches ployaient. Les notes avaient cessées de le guider. Devait-­il conter la colère du vent ou la peur de l’arbre ? Les ténèbres des nuages ou la danse des lanternes ? Son corps tremblait et était pris d’un mouvement de bascule tandis que ses mains avaient trouvé refuge entre ses cuisses. Soudain la diversité des notes auquel se mêlait une infinité d’accords le frappa comme autant de gouttes de pluie. Et ce fut le vide. Un trou béant aspirant les certitudes et la confiance : Ses yeux couraient de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite, sautaient d’un nuage pour tomber dans la nuit puis glissait vers ses mains immobiles.
Mozart s’était tu et pleurait.
S’étant doucement levé, petite note que l’on aurait griffonné, il était sorti dans la tempête et avait attendu, assourdi par le bruit du vent, que le calme ne revienne. Tout semblait si lourd, gorgé de l’eau de pluie. Si lourd dans sa poitrine.
C’est alors qu’il la vit, coincée entre deux dalles de béton au milieu de la chaussée. Un coquelicot. Une de ses pétales était tombée au sol et son corps, si voûté, semblait tenter de la ramasser.
Jamais ils n’auraient dû être là. Ses cheveux collés contre son visage gouttaient sur ses épaules et ses mains étaient glacées. La fleur, sous son regard était belle, seule au milieu de ce monde gris. L’interprète s’accroupit à ses côtés. Combien d’épreuves aurait­elle encore à subir ? Combien de tempêtes et de pieds qui la fouleront ? Il aurait voulu lui parler mais quelque chose l’en empêchait : une mélodie, aussi faible que les souvenirs d’un rêve. En se levant le vide au fond de son cœur disparu, comblé par une petite fleur et la certitude des notes à venir : Celles de la différence.
Il allait composer pour un coquelicot, pour toutes les pétales tombées au sol et les espoirs envolés ; pour un bourgeon éclos dans le berceau de l’erreur et des millions de cœurs égarés.
Pour qu’un jour, à la vue d’une fleur quelqu’un sache qu’il n’est pas seul.
Alors Mozart reviendrait.

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