Souffle Mots

En noir et blanc (1/2)

8th mai 2014

En noir et blanc (1/2)

Salut !

Je sais, je n’ai plus posté depuis trèèès longtemps. Désolé. En février ça n’allait pas trop.

Voici cependant un texte (enfin !) ou plutôt un conte, écrit cet été en Août. Vu qu’il fait 8 pages d’ordi je le mettrais en deux parties ^^

J’espère que ce conte vous plaira et si vous avez des questions, n’hésitez pas !

Bye et bonne lecture.

________________________________________________

En noir et blanc (1/2)

« Tu m’emmènes voir la mer ? »

C’était un enfant. Un de ces enfants-papillons à qui on écrit des lettres avec une plume et pour qui on invente des histoires de Lune suspendues aux toits des maisons.

« Non, plus tard. » répondis-je le regard dans le vague. Il fit une moue désapprobatrice.

« Pourquoi ? »

Comme une impression de dialogue entre deux êtres qui croient déjà tout savoir l’un de l’autre.

« Elle est loin la mer »

Il était assis, rêveur, au bord du trottoir, sur une chaîne de métal reliant deux poteaux et il se balançait d’avant en arrière.

« Ça veut dire quoi « loin » ? » demanda-t-il en appuyant plus que de coutume sur ce dernier mot.

Comme échappant au fil de mes pensées mon regard se posa sur ces feuilles suspendues aux branches des arbres, trop loin pour que je puisse les saisir puis sur ce ciel si haut qu’il me semblait que je ne pourrais jamais le rejoindre. Je songeais alors à ces êtres que l’on aime en secret, loin des mains et de leur caresse ; à ceux si proches et si loin en esprit, différence sans dimension ; à cette feuille blanche que mes doigts pouvaient toucher mais qui restait pourtant insaisissable.

« Rien, ça ne veut rien dire » C’était faux mais c’était plus simple. Au fond si je savais ce que « loin » signifiait, ne le ressentait-il pas lui aussi ?

Je me rappelle de ce silence premier puis de ces pensées qui se mirent à tambouriner dans ma tête, poursuivies par d’étranges tableaux ; de cette chaîne qui grinçait et de mon envie de crier à ce gosse d’arrêter de se balancer avant de réaliser que mes pieds aussi étaient suspendus au dessus du sol.

« Ça ressemble à quoi la mer ? »

Souvenirs.

« A un ciel un peu trop fatigué qui s’est endormi sur la terre

-Pourtant personne ne se baigne dans le ciel. » répliqua-t-il.

Je souris et lui désignais les étoiles du bout du doigt.

La nuit était tombée, lentement, comme si elle venait de très loin.

« Change de rôle » Étrange voix dans ma tête.

On avait pris le chemin du retour et je lui avais dit que les oiseaux, pour eux rien n’était loin. Depuis il veut que je lui couse des plumes dans le dos mais je n’ai pas osé lui dire que je n’aimais pas les aiguilles.

« Change de rôle » Incompréhension.

Je lui ai promis de lui montrer la mer un jour dès qu’il serait grand. Pourquoi attendre ? Ça n’avait aucun sens. Peut-être parce qu’à cette époque je ne pouvais pas lui offrir ce qu’il souhaitait.

« Change de rôle » Une peur.

Il m’avait demandé quand est-ce qu’il serait grand. Je n’avais pas su répondre : je crois qu’on a le même âge.

« Change de rôle » Comme une porte vers l’inconscient.

Je saisis ma plume et commençais à coudre des lettres sur la feuille blanche. Alors, peut-être qu’il pourrait s’envoler.

****

Il avançait, seul au milieu du paysage. Ses bras faisaient un angle de 90° avec son corps comme s’il eut voulu toucher les plumes des oiseaux qui le frôlaient, étrange funambule.

Il marchait au dessus de la cime des arbres en direction du Soleil couchant qui se découpait à l’horizon. Le ciel était rouge et les lignes sous ses pieds de rouille.

Parfois il s’asseyait en tailleur pour regarder en bas l’épaisse forêt parsemée de crevasses, corps dénudé de la Terre. Des bouts de ferraille pendaient aux branches des arbres tandis que dans les puits de poussière des chaînes de métal sortaient du sol.

En ce soir d’automne même les feuilles étaient de rouille et seule la blancheur des oiseaux contrastait avec le tableau. Peut-être était-ce des colombes ou bien encore encore des goélands. Il espérait que ce fut ces derniers car alors cela aurait voulu dire que l’océan n’était plus très loin.

L’après-midi touchait à sa fin. J’attendais ma correspondance sur le quai d’une petite banlieue parisienne, de ces gares au nom composés, trop long, comme inversement proportionnel à sa fréquentation.

Quelques sièges étaient pris, d’autres libres. J’avais décidé de rester debout. Un observateur extérieur aurait cru que j’étais pressée et guettait fébrilement mon train des yeux en espérant saisir la meilleure place. En fait peu m’importait qu’arriva ou non ma correspondance, je voulais juste sentir la brise du soir dans mes cheveux et sur ma peau humide, sentir monter l’adrénaline à l’approche d’un train ne s’arrêtant pas en gare et qui semblait près à m’engouffrer. Appel d’air et de liberté.

Je voulais observer le chemin de fer qui s’étirait à l’infini, cette courbe légère qu’il prenait soudain avant de disparaître, les canettes abandonnées quelques mètres plus bas et dont on ne distinguait déjà plus les inscriptions…des canettes qui n’étaient plus que rouille.

Quelques fois je m’accroupissais au bord du quai, simplement pour avoir l’impression d’en être un peu plus proche. Envie de s’y noyer.

Mais surtout il y avait cet appel, comme une voix qui me murmurait à l’oreille de descendre sur les rails et de marcher sans autre but que de suivre la route jusqu’à son berceau et d’embrasser la liberté. Qu’il est palpitant d’aimer l’interdit.

Pourtant mes pieds toujours restaient figés, comme enchaînés.

Toute son enfance aurait pu se résumer en un mot ou plutôt en un lieu : le Tunnel, ce long couloir bien souvent désert sur les murs duquel étaient suspendus par des chaînes de vastes tableaux qu’éclairaient de faibles lampions et qui étaient répartis par rapport à un épais trait rouge séparant le tunnel en deux. En travers de cette ligne étaient gravés deux lettres : J-C pour Jour de la Catastrophe.

Il connaissait le Tunnel par cœur, les aspérités de la roche à éviter et les renfoncements naturels au creux desquels il pouvait se blottir les jours où les courants d’air se faisaient trop forts ; le nombre de pas séparant chaque tableau ainsi que leur dimension ; les endroits où l’eau ruisselait de la roche et qu’il tentait de combler ; le nom de chaque teinte et jusqu’à l’odeur particulière de chaque tableau.

D’aussi loin qu’il s’en souvienne il avait toujours passé le plus clair ses journées dans ce Tunnel, seul avec ses pinceaux et sa palette de couleur. Lorsqu’une goutte venait mordre un coin de tableau il s’empressait de recréer la teinte exacte et de le soigner. C’était son expression : « je soigne les tableaux ».

Toutefois le Tunnel était plus qu’un lieu : une part de lui même.

Comme tous les descendants des survivants de la Catastrophe il habitait le Souterrain mais était un des rares à s’aventurer dans le Tunnel. A ce dernier se raccrochait un nom et une identité : le Maître des Couleurs comme on l’appelait, ainsi que les regards curieux des habitants du Souterrain accompagnés de chuchotements à son approche. Sur la pierre était peinte la différence et la passion tandis qu’avec l’eau perlait la solitude et l’incompréhension de la plupart des habitants.

« Il est bizarre ce gosse » entendait-il parfois.

« Pourquoi il ne joue pas avec les autres ? » s’étonnaient les mères de famille.

Néanmoins certains lui témoignaient également de l’affection et ce qui ressemblait parfois à de l’admiration.

« Comment vont les tableaux, Petit Maître ? »

Une main qui ébouriffe ses cheveux.

« Pas trop froid là dedans ? »

A chaque fois qu’il commençait à grelotter il mettait un des pulls qu’on lui avait tricoté puis ramenait ses genoux sous son menton. Ça lui donnait l’impression que quelqu’un le prenait dans ses bras.

Les historiens l’appréciaient beaucoup et en dehors du Tunnel il passait la plupart de son temps libre chez eux, dans une des branches les mieux chauffées du Souterrain.

C’était comme un marché : l’enfant leur décrivait chaque tableau que le froid les dissuadait d’aller observer par eux même et en contre partie les savants lui parlaient de leur découverte et du temps d’avant la Catastrophe.

« Un nouveau est arrivé, peux-tu lui décrire les trois principales toiles ? » lui demandait-on parfois.

Il s’asseyait alors à un petit bureau en face du novice et commençait son récit, d’abord de façon très solennelle puis de plus en plus passionnée :

« Le premier tableau date d’avant J-C, il fait 3m50 de long sur 2m20 de haut et le cadre massif qui l’entoure est incrusté de pierres précieuses rehaussant le caractère terne de la toile et soulignant l’abondance de cette époque. Le premier est un rubis aux faces arrondies par… »

Un geste rapide de la main. L’enfant esquisse un sourire puis ferme les yeux tandis que quelques personnes s’approchent de la table.

« Je revois les immenses tours qui sortaient du sol puis se ramifiaient en bourgeons de métal. Le paysage était blanc et gris, monde bicolore environné de la lumière blafarde du Soleil au zénith. Chaque tour était reliée à ses voisines par une longue chaîne de métal de sorte que cet édifice entourait une vaste coupole centrale à la clarté inhabituelle.

-Le Puits… » murmura un historien, qui s’était joint au groupe. Toutefois l’enfant n’entendait plus rien.

« Et parmi ces chaînes, comme défiant la gravité, il y avait ces lignes que recoupaient d’autres lignes, ce quadrillage dont l’ombre se projetait sur le sol et les tours. Ce chemin de fer venait puis repartait, quittait une tour pour en rejoindre une autre avec sur le dos son chargement métallique, se noyait dans la coupole pour en émerger de nouveau avant de s’éloigner des tours et de… »

Il s’arrêta net, comme si on lui avait ôté tout air des poumons.

« Le premier tableau s’arrête là. » déclara un historien à la longue barbe posté derrière l’enfant, en direction de ce qui ressemblait désormais à une assemblée.

« Nous allons passer à la deuxième toile. »

Silence.

Alors l’enfant raconta le tableau comme s’il s’y trouvait. Il peignit la terreur face à la coupole en flammes et les gerbes de feu qui s’en élevaient puis il jeta en l’air quelques mots, crépitement de l’électricité quittant le puits avant de s’avancer vers les tours en s’accrochant aux chaînes et aux rails. Lorsque sa voix, tremblotante, se fit de plus en plus faible, ce fut pour griffonner dans les esprits en flash de lumière l’image d’oiseaux s’envolant d’un à pic, immenses trains chutant dans le vide.

Le regard dans le vague, comme épuisé, l’enfant s’était tût tandis que l’avait remplacé la voix monocorde d’un des historiens :

« Le troisième tableau date d’après J-C, il présente la particularité de… »

Le Maître des Couleurs n’écoutait plus. Il n’avait pas besoin d’écouter : il savait. Il lui suffisait de fermer les yeux pour voir apparaître dans le creux de ses paupières le paysage de rouille. Il pouvait rester des heures ainsi, à figer l’automne et la course du temps en regardant le Soleil assis sur l’horizon. Pourtant, même alors, un pan de son esprit restait noir. Non pas le noir mouvant de la nuit ni même celui feutré des ombres du Souterrain : un noir effrayant que rien ne pouvait décrire.

Sauf l’absence de couleurs.

posted in Contes | 2 Comments

26th décembre 2013

Concerto pour un Coquelicot

Salut !

En ces fêtes de fin d’année je tenais à vous souhaiter un Joyeux Noël. Sous la demande de Jacky je vous présente aujourd’hui une sorte de conte écrit en octobre. Cela m’a pris un matin lorsque j’avais envie d’écrire, j’ai commencé sans savoir où cette histoire me mènerait vraiment, ce qui est très rare chez moi ! J’ai écrit ce texte sur l’air de la musique du film Origine.

Bye et bonne lecture.

Concerto pour un coquelicot

Sur un air de Mozart le monde s’était éveillé. Il avait entrouvert les paupières et, à moitié ébloui par le jour, sur la toile noire de ses pupilles, des notes avaient éclos. Ses yeux refermés les avaient regarder s’éteindre lentement comme se dissipe sur la peau le flamboiement du fer chauffé à blanc. Lorsque les rideaux avaient été tirés, doucement, son visage s’était un peu crispé afin de laisser à ses yeux le temps de s’accoutumer à la lumière. Il aimait cette heure du matin où seule la nature s’activait. Au premier coup d’œil, par un jour sans vent l’immobilité semblait totale et le monde muet. La fraîcheur du matin se glissait alors par la fenêtre ouverte avant de s’insinuer sous ses vêtements telle une main qui éveille le désir. D’une profonde inspiration il se donnait à elle, avec passion, et la laissait pénétrer chaque parcelle de son corps. Tous les jours elle lui redonnait vie, goutte d’eau qui ranime une fleur évanouie.
Accoudé ensuite au rebord de la fenêtre, écoutant la nature, cette dernière avait le temps de s’habituer à sa présence. Ils étaient de ces amants qui, après avoir étanché leur désir s’allongent l’un à côté de l’autre sans mot dire, écoutant juste leur respiration se répondre. Dans le souffle humide du matin résonnaient les souvenirs de la rosée et rien qu’à voir l’horizon rougir sous son regard il savait que le Soleil venait de s’éveiller il y a peu de temps. Toutefois il fallait que le vent soulève soudain la jupe des arbres, fragile dentelle d’automne, pour qu’une flamme s’allume au fond de ses yeux. Dans le simple bruissement des feuilles, murmure de la nature ou soupir contenu, sa violence maîtrisée et sa soif de vie étaient perceptibles tandis que, dans le noir de ses pupilles le vent tournoyait, passait d’un arbre à un autre en gouttant le plaisir de la vitesse et d’un coup l’effleurait, chant de liberté. Sa résistance à terre, la porte de chez lui claquait alors et ses pieds nus dévalaient la cage d’escaliers.
Les marches froides qui s’enroulent sur elles mêmes.
Un piano.
Sa respiration qui s’accélère, résonne entre les murs.
Le violon s’éveille.
Derrière la porte de l’immeuble, le chant d’un oiseau.
Une flûte lui répond.
Ses pieds nus sur l’herbe humide de rosée.
Et dans sa tête un air de Mozart.
Il se déplaçait toujours avec grâce, sans bruit superflu, comme si quelqu’un l’observait.
L’écoutait.

Tableau de Thaddäus Helbling

Son regard était étrange, perçant comme les griffes du tigre et pourtant aussi doux que son pelage. Parfois sa vue se brouillait pour se perdre dans le néant et il semblait que plus rien ne pouvait le ramener parmi les Hommes. En réalité il ne vivait pas tout à fait dans leur monde, percevant différemment les choses qui nous entoure. C’est pourquoi, si on se laissait happer par son regard on pouvait y voir, au milieu des mondes déjà éclos, la lumière d’un bourgeon d’univers. Quelque fois si on l’apercevait au cœur de la foule on avait l’impression qu’il n’y était pas à sa place et que son esprit était ailleurs, en équilibre entre deux mondes. Alors, comme le pont joint deux terres qu’une rivière a séparées, il s’était construit une passerelle entre les univers puis se l’était appropriée, invisible aux yeux de tous, immuable. L’essence de la vie.
C’était la respiration du nouveau né et la course du loup ; le chant du vent et le balbutiement du ruisseau ; c’était l’éclair dans la nuit et la pluie tambourinant sur les vitres.
Son nom était Musique.
Dans le salon trônait un piano, adossé contre un mur dans un angle, comme un enfant qui, dans une réunion d’adulte, tenterait de se faire oublier. La pièce avait beau être lourdement décorée, chargée d’objets de décoration et de peintures, il attirait directement l’attention. Pour certains c’était parce qu’il  détonnait dans l’ensemble, d’autres mettaient en cause la noirceur de son revêtement, trop dure pour le regard. Néanmoins on sentait bien au fond que là n’était pas la raison. Peu de personnes osaient l’approcher et encore moins le toucher, non pas que cet instrument éveilla la peur ou le dégoût mais plutôt un respect mêlé de gêne. Il dégageait une aura invisible qui venait chercher notre âme pour lui murmurer à l’oreille des paroles de vérité. Cependant sans l’aide d’un interprète nul ne les comprenait et ne subsistait dans les cœurs que le sentiment étrange que quelque chose d’important se jouait autre part. Un seul être pouvait détourner l’attention du piano. Dès son entrée dans la pièce c’était comme si un lien s’établissait entre lui et l’instrument. Ce lien, bien qu’invisible, était perceptible de tous et au fond d’eux ­ car jamais ils n’auraient osé le dire aussi clairement, certains n’en ayant pas vraiment conscience ­ une voix murmurait que le nouveau venu n’avait pour le piano aucune gêne mais qu’il y avait entre eux une relation d’égalité et, presque, de mutuelle affection. Toutefois, pour que les gens sentent que leur questions allaient enfin trouver des réponses,  il devait s’asseoir en face de lui, ses doigts effleurant sa surface lisse et noire. S’ils avaient du respect pour le piano, leurs sentiments envers l’interprète étaient plus mitigés : mélange de peur et d’envie inavouée.
Il y a des vérités que l’Homme ne voudrait jamais entendre mais qu’il guette comme la bouche entrouverte attend la goutte d’eau dont le contact aura la douceur du baiser mais qui ne fera qu’attiser la soif et l’envie, insatiable désir.
La vérité n’embrasse pas. Elle mord.

Wikicommons

Son amour envers la musique était de celui que l’on porte aux femmes : elle faisait parti de lui mais jamais ne lui appartiendrait. Ce n’était pas sa volonté. Sa sauvage liberté, malgré sa façon de se donner laissait toujours intact son mystère et nourrissait sa passion. Une image dans un miroir ne satisfait que la curiosité des yeux. Parfois on aurait presque pu la voir danser dans son regard tant ils étaient proches. Puis un jour elle disparaissait, entraînant dans son sillage quelques gouttes de pluie au goût salées. Ou peut ­être était-­ce par ses larmes qu’elle le quittait.
Face au piano, ne s’asseyant jamais au milieu du siège mais toujours à une de ses extrémités, l’inspiration avait alors la place de s’asseoir à ses côtés. Il composait seul, dans l’intimité, tel la rose pousse en silence sous le couvert de la végétation avant d’oser se présenter à la vue du Soleil. On aurait dit un de ces peintres qui testent sur l’aube leurs couleurs ­protégés du sommeil de la nature avant de trouver le bleu de l’azur. Parfois c’était comme si les notes venaient d’elles mêmes. Fermant les yeux, ses doigts trouvaient seuls le chemin des touches. Cela partait souvent d’une caresse, d’un effleurement ; éveil d’un piano et du désir d’une femme. Il écoutait chaque note et ajustait ses accords comme on écoute la respiration de l’autre pour percer l’indicible avant de faire glisser ses mains le long de ses hanches.
A chaque accord correspondait une émotion que les notes s’amusaient ensuite à moduler, virgule entre deux mots qui les sépare et les éclaire. Peu de personnes le virent un jour composer mais toutes, si elles firent bien attention, s’entendirent sur une chose : il ne composait pas la musique, il la vivait. Imperceptiblement son corps entier se déplaçait au rythme des notes comme le sable se meut au rythme des marrées.
Comme on se mort les lèvres pour étouffer les soupirs.
Puis un jour ce fut la tempête. C’était un de ces matins que l’on n’oublie jamais. Le monde à travers la fenêtre était flou, déformé par la pluie ruisselant à sa surface et la nature semblait ne jamais vouloir s’éveiller. Il pleuvait tant qu’on ne l’entendait même plus respirer. Alors comme pour combler le silence, il s’était assis en face du piano et avait fermé les yeux afin de laisser le monde alentour le pénétrer. Cependant pas un son n’avait émergé de la pénombre. Était-­ce son cœur qui soudain s’était accéléré ou la pluie qui avait redoublé ? Tout se trouble dans ma mémoire. Je revois les émotions le submerger et les notes déferler dans son esprit. D’où venaient-­elles ?
C’était la tempête. Le vent soulevait les feuilles d’automne et venait s’écraser contre les arbres. La terre mugissait et les branches ployaient. Les notes avaient cessées de le guider. Devait-­il conter la colère du vent ou la peur de l’arbre ? Les ténèbres des nuages ou la danse des lanternes ? Son corps tremblait et était pris d’un mouvement de bascule tandis que ses mains avaient trouvé refuge entre ses cuisses. Soudain la diversité des notes auquel se mêlait une infinité d’accords le frappa comme autant de gouttes de pluie. Et ce fut le vide. Un trou béant aspirant les certitudes et la confiance : Ses yeux couraient de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite, sautaient d’un nuage pour tomber dans la nuit puis glissait vers ses mains immobiles.
Mozart s’était tu et pleurait.
S’étant doucement levé, petite note que l’on aurait griffonné, il était sorti dans la tempête et avait attendu, assourdi par le bruit du vent, que le calme ne revienne. Tout semblait si lourd, gorgé de l’eau de pluie. Si lourd dans sa poitrine.
C’est alors qu’il la vit, coincée entre deux dalles de béton au milieu de la chaussée. Un coquelicot. Une de ses pétales était tombée au sol et son corps, si voûté, semblait tenter de la ramasser.
Jamais ils n’auraient dû être là. Ses cheveux collés contre son visage gouttaient sur ses épaules et ses mains étaient glacées. La fleur, sous son regard était belle, seule au milieu de ce monde gris. L’interprète s’accroupit à ses côtés. Combien d’épreuves aurait­elle encore à subir ? Combien de tempêtes et de pieds qui la fouleront ? Il aurait voulu lui parler mais quelque chose l’en empêchait : une mélodie, aussi faible que les souvenirs d’un rêve. En se levant le vide au fond de son cœur disparu, comblé par une petite fleur et la certitude des notes à venir : Celles de la différence.
Il allait composer pour un coquelicot, pour toutes les pétales tombées au sol et les espoirs envolés ; pour un bourgeon éclos dans le berceau de l’erreur et des millions de cœurs égarés.
Pour qu’un jour, à la vue d’une fleur quelqu’un sache qu’il n’est pas seul.
Alors Mozart reviendrait.

posted in Contes | 5 Comments

19th mars 2011

L’ange et la princesse (4/4)

Salut !

Je vous présente aujourd’hui le dernier volet de ce conte.

La semaine prochaine je déménage deux rues plus haut alors vu que je ne sais pas trop quand je récupèrerai une connexion internet, il est probable que les dates de post soient un peu décalées. En tout cas n’hésitez pas à me dire ce que vous pensez de la fin du conte, je pourrais toujours lire vos commentaires assez facilement du lycée !

Bye et bonne lecture.

L’ange et la princesse (1/4)
L’ange et la princesse (2/4)
L’ange et la princesse (3/4)

_______________________

L’ange et la princesse (4/4)

Ceux qui haïssent quelqu’un c’est simplement qu’ils ne savent pas comment l’aimer. On peut aimer sensuellement, on peut aimer spirituellement…et un jour on aime passionnément. La première fois que je l’ai aperçue mes yeux ont caressé son corps, frisson de l’âme effleurant l’esprit. C’est à notre insu que naît la passion…alors ne m’en veux pas si je t’aime…

L’ange marchait, le Soleil entre ses mains. Il traversa la pièce et je le suivis. Est-ce cela aimer quelqu’un, être capable de lui faire confiance, de fermer les yeux et d’avancer dans le noir sur ses pas, de descendre jusque dans les tréfonds de notre âme ?
Malgré la bougie la pièce semblait obscure et comme sur ses gardes, animée par la volonté de protéger un secret dont chaque foulée me rapprochait.
Je n’avais pas oublié cette mystérieuse pièce interdite, cette forme inconnue…la vérité me hantait.
Tout à coup la porte pivota et je fus happé par ton regard. Tu ne dis rien, pas un mot. Nul mouvement, nul battement de cil ne t’anima. Tu me souriais de ton sourire figé, statique, paralysé…un sourire d’automate.

C’était elle. Elle que j’aimais depuis le premier jour, elle qui m’écoutait chaque soir, elle qui mettait un peu de douceur et de magie dans ma vie…
Toutefois lorsque je m’approchai le doute se dessina sur mon visage. Ses bras étaient trop longs, trop rigides, son buste n’était qu’un large rectangle, sa jupe n’avait aucun pli et malgré son sourire son visage n’avait rien d’humain, une sphère. Étonné et dans l’incompréhension la plus complète je me tournai vers l’ange. Dans ses mains il tenait un ciseau à bois.
«Offre-moi un peu de ton âme, Prince, je me sens vide.» J’étais un cancre, la risée de mon école, la honte de mes parents. Pourtant cette nuit je fus Prince et une gouge à la main je bâtis mon empire.

Je travaillais toute la nuit et le jour d’après sans me soucier ni de la fatigue ni de la faim. Pour la première fois de ma vie je me sentis utile. Minutieusement je frappais le bois et y appliquais de légères pressions à tel ou tel endroit. Je caressais ma princesse pour y imprimer les formes de mon affection, les traces de ma dévotion ; je l’habillais d’une splendide jupe plissée ; je tressais ses cheveux, lui dessinais de courtes nattes bouclées ; je bombais ses pommettes d’un tendre effleurement ; je taillais dans le bois mon amour.
Durant tout ce temps l’ange resta à mes côtés et ce n’est que lorsque j’eus terminé qu’il me dit ce mot, ce simple mot venant du cœur : «Merci».
Et s’il n’y avait pas eu ce toit au dessus de la boutique de jouet je crois que je me serais envolé.

L’espoir se dressait devant moi, façonné par mes propres mains. Enfin je pouvais contempler le résultat de mon travail. Quelle étrange émotion que celle qui s’emparait de mon être ce soir là. Je me redressai, levai la tête, bombai le torse et regardai droit devant. J’étais fier, non pas de qui j’étais car leurs sarcasmes étaient trop profondément ancrés en moi pour les oublier, mais de qui elle était, elle que j’avais créé, que j’avais fait naître du néant. J’étais fier de ma princesse et j’eus souhaité lui offrir le plus bel avenir qui existait. Mais comment donner un avenir à la personne que l’on aime lorsque soit même on n’en possède aucun ?
Quand je demandai conseil à l’ange et requérai son aide il me sourit et m’invita à s’asseoir près de lui. Ce soir j’aimais en paix…et il le ressentait.

Les légendes sont toujours fragmentaires, partielles. Elles modifient la vérité et en dissimulent une partie. Personne ne soupçonnait que les propriétaires de la boutique de jouet euent pu avoir un enfant. Personne ne savait que les femmes pouvaient accoucher d’anges. Alors comment aurais-je pu me douter que mon ange n’était pas tomber du ciel ?

«Toutes les princesses se fanent un jour…même la nôtre. Chaque soir je le vois elle peine un peu plus à me confectionner un morceau d’avenir. Je n’aime pas la voir se démener ainsi, se fatiguer. Alors je m’étais mis en tête de fabriquer un nouvel automate avec en son cœur tout autant de magie.
J’ai compris récemment qu’à chaque être auquel on tient on lui offre un morceau de son avenir pour qu’il puisse s’il le souhaite, bouleverser notre vie. Moi, j’ai fait don il y a longtemps de mon avenir à la Princesse. Désormais je suis vide, vide de tout avenir car je vis au travers de la princesse. Mais toi tu as de l’avenir, un bel avenir. Tu as peut être détruit un avenir hier soir toutefois je sais que tu es capable de créer des centaines, des milliers d’avenirs !
Insuffle l’avenir à cet automate que tu as fait naître. Y a t-il plus bel avenir que celui d’en offrir un aux autres ? Je sais que tu y parviendras. J’ai confiance.»
Et il avait un étrange sourire que je ne lui avais encore jamais vu, de celui qui dit : «Nous partageons le même secret», de ces sourires mystérieux auxquels on reconnait nos amis.

Tout à coup l’ange me prit la main. «Suis moi Prince ! » On a couru, on a couru tellement vite au travers de la boutique de jouet que parfois mes pieds ne touchaient plus le sol. Autour les bulles multicolores virevoltaient et me faisaient perdre tout sens de l’orientation. Si l’ange ne m’avait pas retenu probablement que je serais tombé au sol.
«Attends…
Non ! »
C’est étrange de recevoir un ordre d’un chérubin. C’est comme tomber du ciel…Soudain il s’arrêta. Nous étions en face de toi, mon automate.

Je t’avais donné la vie, je t’avais confié tous mes espoirs, j’avais déposé en ton cœur une part de moi même et il était temps désormais que je partage avec toi mon avenir.
«Tu as commis une erreur, déclama l’ange ; répare-la.» Un moment je restai immobile à me demander comment je pourrais m’y prendre.
«Mais personne ne m’a jamais dit comment créer l’avenir, expliquai-je.»
L’enfant m’indiqua l’automate d’un signe de la tête. «Elle, elle le sait. Sans le savoir tu lui as appris.»
Toute notre vie on ne fait que reproduire les gestes, les mouvements, les paroles de nos aïeuls, de ceux qui nous entourent, nos amis, notre famille…mais au moins on y met notre cœur.
Je jetai un regard à mon ange. Dans ses mains il y avait une boîte à chaussures. Ne serait-ce qu’une fois dans notre vie on agit aux yeux des autres de façon irraisonnée. Alors ne me demandez pas pourquoi ce soir-là je saisis la boîte à chaussures.

«Princesse, offre moi un peu de ton âme, je me sens vide.»
Ce n’est d’abord que frémissement de la peau, battement de sourcils. On voit un mouvement infime et on pense l’avoir juste rêver. Puis les commissures des lèvres se redressent lentement, les yeux s’illuminent et c’est tout un corps qui s’anime. Combien de fois avais-je assisté à ce rituel ? Dix, vingt, trente fois ? Ce soir ce fut comme si rien ne c’était jamais passé, comme si j’étais revenu à cette nuit où j’avais rencontré la princesse pour la première fois. Cependant cette fois-ci je n’observais pas ; je vivais.
Tandis que l’automate s’appliquait telle une araignée à tisser la toile d’un avenir j’élevai au dessus de moi la boite à chaussure. Ce n’est que lorsque la bulle de savon se fut envolée, quittant le doux nid des mains de la princesse, que je compris la raison d’être de tout ceci.
Ce fut comme une illumination, un éclair dans la nuit de l’ignorance. J’avais mon rôle à jouer dans ce monde. Certains ne me croiront pas, d’autres me prendront pour un fou mais qu’importe car désormais je savais pourquoi j’étais là-bas, cette nuit.
Je lâchai la boite à chaussures. Doucement, inévitablement, la bulle descendit vers le sol. L’ange avait ouvert de grands yeux effrayés : «Que fais-tu ?»
Et l’univers continuait de tomber, chute inéluctable tandis que la crainte de l’enfant grandissait. Les anges aussi peuvent douter.
Quand le monde fut enfin à ma portée je pris une grande inspiration, me tournai vers le chérubin et soufflai. La bulle de savon fut propulsée à travers la pièce, comète multicolore.
Pour la première fois j’eus en face de moi non plus un ange mais un être humain. Son visage n’était plus celui confiant et souriant qui s’était opposé à ma haine une nuit. Il y avait sur ses traits de la peur, de l’incompréhension, de l’étonnement, un refus dissimulant une terrible envie, l’envie de dire «oui». Puis il y eut un sourire, de la reconnaissance et, si je ne m’abuse, une étincelle d’amour.
Les anges sont humains.

L’avenir percuta l’enfant et la bulle éclata. L’avenir percuta l’enfant mais chaque gouttelette s’accrocha à lui. C’était comme une pluie de lumière…des larmes d’anges.
Et je frappais dans mes mains au rythme de la fugue. Je tournais autour du chérubin : «Tu as un avenir ! »
Soudain l’ange se mit à rigoler. C’était si doux, si mélodieux. J’aurais voulu qu’il rie toute ma vie.

Si les anges sont fait pour veiller sur les Hommes, qui donc prendra soin d’eux ?

Les mois avaient passé, les années s’étaient écoulées. On avait grandi. Depuis quelques semaines tous les soirs un léger voile de neige recouvrait la ruelle de mon enfance tandis que les chérubins l’emplissaient de leur rire. L’ange et moi nous avions repris la boutique de jouet, on l’avait retapé, dépoussiéré avant de la peindre de magie. Et dehors, encastrés dans la roche, il n’y avait plus un automate mais deux. Deux princesses qui faisaient la joie des enfants.
Une légende raconte que de notre vie nous n’avons plus jamais quitté le magasin.
«Entre ces murs nous faisons bien plus que vendre de simples jouets, disait mon ami ; on fabrique.
Que fabriquez-vous ?» Demandaient les curieux.
Alors toujours à ses côtés je répondais avec un clin d’œil : «Les anges ne sont que des enfants à protéger. Nous en sommes leur chevalier.»
Devant la boutique une foule s’était amassée. Ils levaient des yeux ébahis tandis qu’un murmure se répandait. «Regardez ! »
Les princesses avaient joint leurs mains d’un commun accord. Dans chaque adulte il y a une part d’enfant, une part d’ange. Au dessus de nos têtes des milliers de bulles de savon virevoltaient, des milliers d’avenir resplendissaient.
«Soufflez les enfants, soufflez ! Ne laissez pas les mondes éclater…»
Alors dans la ruelle naquit un souffle d’espoir tandis que se levait un vent d’avenir. Les anges riaient et vous riiez avec eux, Princesses.

posted in Contes | 9 Comments

2nd mars 2011

L’ange et la princesse (3/4)

Salut,

Voici la troisième partie du conte. Je crois que je ne m’étais jamais autant exprimée dans un récit, j’y ai mis une telle part de moi même ! Parfois j’aimerai qu’il ne soit pas fini mais que je puisse encore l’écrire. En écrivant ce conte j’avais l’impression d’être un dieu, je pouvais choisir de la vie et de la mort de chaque être, décider de leur avenir. C’est grisant de volupté.

Sinon le bac blanc approche (le bac aussi donc !)  et dans une semaine les inscriptions pour l’orientation seront finies. Je réalise à peine que l’année prochaine ma vie va être bouleversée ; toutefois je continuerai de poster sur Souffle Mots, où que j’aille !

J’espère que ce conte vous plaira et n’hésitez pas à critiquer !

Bye et bonne lecture.

L’ange et la princesse (1/4)
L’ange et la princesse (2/4)
L’ange et la princesse (4/4)

___________________________________

L’ange et la princesse (3/4)


Ce qui se passa ensuite je n’en ai gardé que peu de souvenirs, des bribes surtout de conversation, des images. Je me souviens être retourné dans la boutique de jouets, je me souviens avoir vu l’ange déposer un nouveau monde sur une étagère au milieu de tant d’autres, je me souviens de ses mots : «On a tous peur de la vérité, on la fuit. On a tous peur de notre avenir, on voudrait pouvoir le contrôler. Alors je les cache aux yeux de tous et les protège. Chaque bulle renferme une vérité, chaque monde contient un avenir. Je ne suis qu’un gardien.»
J’étais assis au sol, buvant ses paroles, mon regard fixé sur lui tandis qu’il semblait plongé dans l’océan, un océan dont je ne percevais que l’écume.
«Tu as peur d’aimer, tu as peur d’aimer et de ne plus rien contrôler. Mais rassure-toi, si l’on juge des actes de quelqu’un, bien souvent avec maladresse, nul ne peut juger des sentiments. Ne craint pas de dire à quelqu’un que tu l’aimes, ne fuis pas cette vérité sinon un jour…»
Je me souviens avoir dansé au milieu des mondes. L’ange battait la mesure de ses petites mains et je tournoyais telle une tornade. Je me souviens d’avoir joué cette musique, frappant en cadence le parquet de mes pieds nus. Et soudain il s’était levé, il m’avait tendu ses mains et l’on avait dansé ensemble. Alors, réunis, nos corps ne formaient plus qu’une gigantesque sphère : l’instant d’une valse on partageait notre avenir.
Aujourd’hui encore lorsque je marche résonne notre fugue.

Essoufflé je m’étais assis, l’ange en face de moi. Il me semblait que nous avions dansé toute la nuit mais dehors l’obscurité n’était que plus dense et nulle lumière ne pointait à l’horizon.
Je pris une grande inspiration. Il faut oser parfois demander la vérité : «Où sommes-nous ? Vraiment…»
L’ange ne me regardait pas, égarement de l’esprit.
«Quelque part dans les sous-sols de la boutique.» Sa réponse était tellement lointaine, tellement évasive qu’il semblait ne plus appartenir à ce monde.
«Mais pourquoi alors avons-nous fait tant de détours ?
- La magie réside dans le mystère, dans l’inaccessible. Quelque chose d’inatteignable, si l’on s’en rend compte, devient beau.»
La première fois que j’y étais entré ce lieu n’était à mes yeux qu’une ruine sans intérêt. Désormais c’était un paradis. Je souris. Je connaissais la vérité.

Ceux qui ne croient pas en la magie c’est simplement qu’ils ne savent pas la reconnaître.
Quand je cours les cheveux dans le vent, quand les arbres me saluent, quand chaque jour je continue d’espérer, quand tu me souris…c’est magique.

Vers le point du jour j’ai quitté la boutique de jouet. Je n’aurais pas dû. J’ai quitté mon paradis pour descendre en enfer.
«Tu n’as pas d’avenir…pas d’avenir…pas d’avenir.» Je crispais le visage, je serrais les dents. C’était la récréation et j’attendais. J’attendais que passe le temps et qu’enfin je puisse revoir ma princesse. J’ai tenté de leur expliquer, de la leur décrire ; ils n’ont pas compris. On ne comprend pas la passion d’un être, on l’envisage, on l’admet, on l’observe. Ils s’en sont moqués.
«Chez nous on n’veut pas de personnes bizarres…bizarres…bizarres.»
Je tentais de me coller contre le mur, de disparaître aux yeux des autres. Je fuyais la vérité.

Cet après-midi quand je suis sorti des cours j’ai couru, j’ai couru à perdre haleine mais cette fois-ci je savais où j’allais.
Je ne pouvais plus le supporter, c’était trop lourd, trop dur. Ils n’avaient pas le droit de me blesser ainsi, ils n’avaient pas le droit de m’ôter tout espoir, d’éteindre la magie qui vivait en moi…
Ce soir là je ne saluai pas ma princesse. Arrivé près de la porte de la boutique de jouet j’arrachai un bout de bois, le même qui m’avait gravé dans le dos cette cicatrice. Je ne me souviens plus comment je l’ai décroché. Je me rappelle juste de cette haine qui me dominait, m’asservissait. Je ne l’avais pas senti naître en mon sein, petit bourgeon insignifiant. Mais ils l’avaient arrosé, l’avaient réchauffé. Ils avaient noyés la raison pour mieux incendier mon cœur. Je n’avais pas d’avenir alors que m’importait désormais que mes actes soient bons ou mauvais ?
Je n’avais pas d’avenir alors j’allais détruire le leur. J’allais détruire leur avenir…à tous.

Avais-je défoncé la porte, l’avais-je simplement poussée ou était-elle déjà ouverte ? Je ne saurai le dire. Tout à coup je m’étais retrouvé debout dans cette même pièce que j’avais quittée quelques heures plus tôt. Toutefois je n’étais plus le même.
Quand j’y repense parfois j’ai peur, peur que tout ne recommence. Était-ce juste de la haine ou autre chose…un peu d’amour ? J’aimai cet enfant, j’aimai l’automate mais je ne savais comment l’exprimer. Je n’osais dire la vérité. Et pour cette simple raison, pour elle, pour leur ricanement, leur mépris j’étais prêt à menacer un ange…mon ange.

Il pointa l’épée vers l’enfant. Silence. Sur la lame du sang séché. Lentement il brandit l’arme au dessus de sa tête. L’enfant souriait, confiant.
C’était comme si le temps avait stoppé sa course, plus rien ne bougeait et même les univers s’étaient figés. Quand la folie s’empare de nous plus rien n’a de sens. En face de l’ange un être humain tremblait. Il tremblait de peur, il tremblait d’amour.
Mais sa volonté semblait inébranlable. Ou est-ce qu’il ne savait plus comment faire marche arrière ?
L’épée fendit l’air, blessant à mort le silence.
L’épée fendit l’air et l’ange resta immobile.

Je l’avais souhaité, je l’avais désiré, je l’avais si ardemment convoité que c’était devenu réalité. Je ne savais pas que la réalité pouvait blesser. Je pleurais. Le morceau de bois avait glissé de mes mains tandis que je m’écroulais au sol. Qu’avais-je fait ? Étais-je désormais un meurtrier ? Et il y avait cette image qui revenait sans cesse comme une vérité placardée sur mes yeux, elle s’insinuait en moi. J’avais beau cacher mon visage entre mes mains ses griffes restaient profondément ancrées.
L’enfant, son sourire. L’épée, son cri…l’univers, cette bulle de savon.
Je m’étais cru le maître du monde, j’avais voulu jouer au Dieu alors que je n’étais qu’un cancre sans avenir, je m’étais octroyé le droit de décider du devenir des autres.
J’avais tué l’avenir de quelqu’un. Je l’avais vu éclater en milliers de fragments tandis que mon épée le transperçait de part en part. Était-ce cela mon avenir : détruire celui des autres ?
Je pleurais.
Tout à coup je sentis quelqu’un taper doucement sur mon épaule. Je levais les yeux. L’ange me tendait un parapluie. Mon parapluie.
«Prends le ; ça te seras utile, murmura-t-il ; il ne faudrait pas que d’autres mondes éclatent…»
Je souris puis agrippais la poignée recourbée du parapluie. «Merci de ton aide, petit chevalier.»

Et l’ange pardonna. Il ramassa les débris d’avenir puis s’assit à mes côtés. Je m’étais un peu calmé et dans la pièce la pluie avait cessé. Toutefois j’avais toujours ce poids sur la conscience comme un meurtre. J’ignorais à qui appartenait cet avenir mais quelque part sur Terre, par ma faute, un être se sentait vide et sans but. Soudain je me tournai vers mon ange :
«Apprends-moi à aimer ; à aimer en paix.»
Et l’ange accepta.

posted in Contes | 4 Comments

28th février 2011

L’ange et la princesse (2/4)

Salut,

Voici la deuxième partie de mon conte. J’espère qu’elle vous plaira (et que vous vous êtes languis de connaître la suite !)

Mon prof de philo disait que pour un commentaire de texte il faut toujours écrire en ayant en tête ce qui précède mais aussi ce qui suit. Je crois que ce conseil est aussi à appliquer dans la littérature. Les références à ce qui précède sont des clins d’œil au lecteur, un moyen de raccrocher à un monde tandis que les références à ce qui suit ne sont que suspens.

Bye et bonne lecture.

L’ange et la princesse (1/4)
L’ange et la princesse (3/4)
L’ange et la princesse (4/4)

____________________________

L’ange et la princesse (2/4)

Quand la porte grinça je sursautai. On s’habitue vite au silence. J’avais suivi l’ange dans le dédale des rues. Nous avions tourné, bifurqué, dévié presque à chaque croisement.
«Où sommes-nous ?» avais-je demandé, perdu.
Il n’avait pas répondu. Son doigt s’était porté à ses lèvres, frontière infranchissable. Le panneau de bois avait pivoté. Tandis que je pénétrais à l’intérieur, guidé par l’ange, mes yeux habitués à la clarté de la Lune tentaient de s’accoutumer à l’obscurité.
Petit à petit, tel un tableau qui se dessine sous notre regard, je pris conscience de ce qui m’entourait. C’était comme devenir peintre.
La pièce semblait vaste et vide, sur les murs se dressaient jusqu’au plafond d’immenses étagères également vides. En réalité tout était vide et même les pièces adjacentes étaient exemptes de tout mobilier.
Soudain dans un recoin, à travers l’arcade d’une porte, je discernai une forme étrange et géométrique. Vision fragmentaire. L’ange avait condamné l’accès. Je voulus protester mais aucun son ne sortit, les lèvres cousues par la surprise. Je fis un pas en avant. Tout à coup je me figeai. Un soleil brillait entre les mains de l’ange. Une chandelle rayonnait dans les mains de l’enfant. J’étais au paradis.

Ceux qui ne croient pas au paradis c’est simplement qu’ils ne l’ont jamais vu. Il n’y a pas de blancs nuages ou des grilles d’or là-haut. Il ne se situe même pas au dessus de nos têtes. J’ignorais que le paradis logeait dans ma ville et qu’on le dissimulait dans une ruine à l’abandon. Les étagères n’étaient pas vides. La pièce était pleine, remplie de l’invisible. Alignées sur des planches de bois se tenaient en équilibre des centaines de mondes, des centaines de bulles de savon et au cœur de cet espace flottait une multitude d’univers. C’était comme être en apesanteur. Rien ne me faisait peur. L’atmosphère n’était pas oppressante mais à la fois intime et infinie, apaisante. Toutes les portes étaient closes. Il n’y avait que l’ange portant le Soleil à bout de bras, ces sphères aux reflets changeant et moi. Cette nuit là mon ange s’éleva au rang de Dieu.

Sur le parquet l’enfant avait déposé le Soleil puis il s’était assis à sa droite. Son invitation muette m’avait suffi pour que j’aille m’accroupir de l’autre côté.
Pendant longtemps nul n’osa entamer la conversation comme si un simple souffle eut pu faire éclater les mondes et provoquer une tempête. A cet instant je crois que je ne ressentais qu’une vaste paix intérieure. Tout se déplaçait au ralenti, nulle précipitation, juste mon cœur subissant d’étranges trépidations, palpitant au rythme de notre univers. Je n’ai pas honte de le dire : à ce moment j’avais la sensation que le monde m’appartenait et que j’en étais le maître incontesté. Probablement que la folie était en train de me gagner mais même cela je l’ignorais. En fait je n’avais d’emprise sur rien, ni sur mes actions ni sur mes émotions. J’étais amoureux d’une princesse qui ne daignait m’adresser un regard et dont j’ignorais le nom, je m’attachais à un ange et sa boite de chaussures mais surtout j’étais incapable de contenir ma curiosité, je parlais à cœur ouvert.
«Si tu es un ange, aide-moi.»
Regard étonné. Sourire innocent.
«C’est quoi un ange ? »
Aujourd’hui encore il attend sa réponse.

On a tous dans nos vies quelqu’un dont le sourire fait s’envoler nos cœurs. On a tous dans nos vies quelqu’un qui nous a un jour aidé et nous a sorti de l’ombre. On a tous dans nos vies quelqu’un qui nous aime, parfois on ne le sait pas, parfois cela ne se dit pas.
Ces personnes sont des anges, inconnus, ignorés, mais de ceux qui ne laissent pas indifférents, qui gravent en nous de profondes cicatrices.
Tu es un ange, il est un ange, elle un ange.
Mais ne dîtes rien…c’est un secret. On nous prendrait pour des fous.

De nouveau le silence était retombé mais cette fois-ci il était pesant, oppressant, écrasant tandis que s’éveillait en moi une étrange révélation : les anges parlent.
Alors, obnubilé par la caresse de sa voix je posais une nouvelle question : «Qui es-tu ?»
Une minute. Deux minutes. Dix minutes. Découragement. Déception. Abandon. Je me levai et fis demi-tour vers la porte. «Au revoir». Et alors que je m’apprêtais à franchir le seuil un murmure s’éleva, cri dans le silence : «Je suis le chevalier de la vérité».
Brusquement je m’arrêtai. Cette porte, ce morceau de bois à la teinte rougeâtre ; je les reconnaissais.
Mon cœur s’était accéléré. Je me sentais piégé.
«Mais…qu’as-tu fait ? Où sommes-nous ?»
Cet univers que je venais de rencontrer, ce paradis, rejoignait soudain la réalité ? J’avais l’impression d’avoir été trahi.
Je sortis en courant et regardai vivement autour de moi. C’était notre rue, celle de notre rencontre. La princesse était là, immobile, elle me fixait.
«Ce n’est pas normal. Ce n’est pas rationnel…» Je tournais sur moi même de plus en plus vite.
«Je ne peux pas avoir couru après toi et me retrouver ici ! » Soudain j’avais peur, une peur incontrôlable. Je voulus retourner dans la fabrique de jouet où j’avais quitté l’enfant mais la porte s’était refermée.
«Ouvre-moi ! » Je frappai le bois.
«Tu n’as pas le droit de me laisser seul !»
Je glissai au sol. «Je suis fou, complètement fou». Quelques larmes au coin de mes yeux.
«Je ne lui veux pas de mal moi à ta princesse petit chevalier…laisse moi juste l’aimer.»
Généralement il me suffisait de regarder son sourire tendre et sensuel pour qu’elle efface tous mes tourments. Pourtant cette nuit rien n’y fit. Elle avait beau m’offrir son regard le plus lumineux je me sentais seul. Mon ange était parti, le paradis avec lui.

J’étais probablement le seul à le connaître, à partager ce secret et pour cette unique raison je pensais qu’il m’appartenait, que j’avais un ange, mon ange.
Pourtant rien ne me donnait le droit de m’approprier un chérubin, rien à part ce désir étrange de compter aux yeux de quelqu’un. Et il y avait cette princesse dont j’étais amoureux et je ne savais même pas pourquoi ; cette princesse qui assiégeait mon esprit jour et nuit et qui assaillait mon cœur de tant de questions naissant toutes de celle-ci : «Ai-je le droit de l’aimer ?»
En réalité ce n’était pas un corps que je convoitais mais une âme ; ce n’était pas une femme qui m’attirait mais la magie qui dort. J’aimais l’impossible d’un rêve, la fantaisie de l’éternel car ce n’était que dans l’irréel que mon avenir devenait réel.
Il est douloureux d’aimer plusieurs êtres à la fois car l’affection d’un seul ne nous suffit pas. C’est le sourire de tous que l’on veut posséder.

Mais nos pas nous ramènent toujours là où notre cœur le désire. Parfois il faut attendre des dizaines d’années, bien souvent ce n’est qu’inconsciemment que l’on y retourne. Toutefois en ce qui me concerne mon cœur ne patienta qu’une nuit, une nuit sans fin, seul dans ma chambre à rêver de la princesse, à songer à mon ange. Une nuit blanche.
Que faisaient-ils ? Avait-il bien récupérer le monde ? Ne se sentait-elle point seule ? Et s’imposant à toutes les autres cette unique question : Qu’est ce que cette forme dans l’autre pièce ?
Je ne retins ma curiosité qu’une nuit.
Le lendemain soir je me retrouvai devant l’automate. Il ne faisait pas encore sombre et je patientai. On pourrait attendre l’éternité un être que l’on aime. J’ignorais complètement ce que j’allais lui dire mais peu m’importait : je devais lui parler, j’avais trop de questions.
Il arriva comme d’habitude, ponctuel, précédé seulement par sa fugue. J’avais l’impression de le retrouver après des années de séparation. On ne survit pas longtemps sans son ange. Tout à coup, mu par une force inconnue, je m’agenouillai.
«Je suis à vos ordres, chevalier de la vérité.» Debout il était à peine plus grand que moi.
C’est petit un ange. C’est fragile.

posted in Contes | 2 Comments

12th février 2011

L’ange et la princesse (1/4)

Salut !

Je vous présente aujourd’hui la première partie d’un conte écrit peu avant les vacances de Noël. Je l’adore ! Quand je dis cela ce n’est surement pas pour me vanter de quoi que ce soit (j’ignore s’il vous plaira ou s’il est bien) mais pour la simple raison que ce doit être l’histoire que j’ai écrite qui m’a le plus passionnée. Quand je l’écrivais j’en oubliais mes devoirs, l’heure… C’est fantastique d’écrire tout en inventant. Bien sur je connaissais le déroulement général de l’histoire mais pas les détails et plusieurs fois je me suis retrouvée à avoir l’impression d’être le personnage principal. J’étais déçue à la fin quand j’ai dû la finir.

Je crois que je ne m’étais jamais autant donnée dans un conte, j’espère qu’il vous plaira, n’hésitez pas à critiquer et à me dire ce que vous en pensez !

Bye et bonne lecture.

L’ange et la princesse (2/4)
L’ange et la princesse (3/4)
L’ange et la princesse (4/4)

__________________________________

L’ange et la princesse (1/4)

Il pointa l’épée vers l’enfant. Silence. Sur la lame du sang séché. Lentement il brandit l’arme au dessus de sa tête. L’enfant souriait, confiant.

Il était une fois un automate encastré fermement dans la roche au dessus de la porte d’une boutique de jouet à l’abandon. Le magasin était situé à l’angle d’une rue peu passante. Les pierres commençaient à noircir, les vitres étaient couvertes de poussières et à travers seule la pénombre était visible. Au sol les dalles étaient pour la plupart fissurées, cicatrices du temps. Cela faisait des dizaines d’années que nul n’était entré dans la boutique depuis la mort des derniers propriétaires. Des légendes racontent que de leur vie ils n’avaient jamais quitté ce magasin.
«Entre ces murs nous faisons bien plus que vendre de simples jouets, disait la vieille femme ; on fabrique.
Que fabriquez-vous ? Demandaient les curieux.»
Alors toujours au côté de sa femme un vieil homme répondait avec un clin d’œil : «Les secrets ne sont que des vérités à protéger. J’en suis leur chevalier.»
Et l’automate avait des allures de reine, figée sur son socle de pierre, trône d’éternité. Malgré les années elle resplendissait, réverbère dans l’obscurité.

Depuis quelques jours tous les soirs l’automate voyait arriver un enfant sautillant de joie et de gaité. Les dalles instables ne le gênaient pas, démarche divine.
Il tenait entre ses petites mains une boite à chaussures comme si c’était la chose la plus précieuse qu’il possédait. Arrivé à la hauteur du magasin l’enfant s’arrêtait devant la porte et levait la tête.
«Princesse, offre-moi un peu de ton âme, je me sens vide.»
L’automate se penchait alors vers lui, joignait ses mains afin de former un cercle, puis soufflait. Quelques secondes plus tard une bulle se dessinait, naissait tel un nouveau-né sort du ventre de sa mère, contour informe avant de devenir une sphère multicolore. Sans précipitation, sûr de lui, l’enfant ôtait le couvercle de la boite à chaussures et la dressait au dessus de sa tête. Dès que la bulle s’y était déposée il refermait avec précaution sa cage, s’inclinait puis repartait par où il était venu de sa même démarche insouciante.
Ceux qui croient que les automates n’ont pas d’âme c’est simplement qu’ils ne l’ont jamais eu entre les mains.

A cette époque j’étais jeune et insouciant, je n’appris que plus tard ce qui se déroulait la nuit à mon insu. J’étais encore innocent, de ces adolescents à l’esprit borné. Je ne pensais qu’à elle, princesse. A elle, elle, elle…

Elle était assise les jambes croisées, droite et le visage de profil. Une jupe plissée lui descendant jusqu’aux mollets découvrait des pies nus et fins. Elle dégageait une impression de calme et de paix, ses mains posées l’une sur l’autre sur ses genoux. Bien que n’étant pourvue d’aucuns bijoux sa svelte silhouette attirait immédiatement de regard, surtout son visage. Elle avait un étrange sourire, de celui qui dit : «Je sais quelque chose que tu ignores», de ces sourires mystérieux qui font tout le charme des femmes. Et il y avait ses yeux dans lesquels j’ai tellement aimé me noyer, sans profondeur, infinis, ils menaient à son âme.
Quelque chose en elle m’attirait, me séduisait. C’était plus que de la sensualité…de la féminité.

Cet après-midi quand je suis sorti des cours j’ai couru, j’ai couru à perdre haleine et quand mon cartable a commencé à me gêner, ralentissant ma course, je l’ai jeté au sol sans un regard en arrière.
Leurs rires retentissaient encore en moi, telle la houle ils revenaient sans cesse à l’assaut de mon cœur. Il y avait leurs regards, leurs moqueries, leur mépris : «Dans quelques années tu ramasseras des déchets dans la rue…dans quelques années tu seras au chômage…tu le fais exprès ou quoi ! Travaille !»
Quand je m’affalai contre un mur il faisait nuit depuis longtemps déjà. Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était, de lourds nuages masquant la voûte céleste. Solitude. Égarement. Mon visage entre mes mains.
Au bout d’un temps qui me parut interminable, calmé, je relevai la tête pour voir si je reconnaissais cette rue. Elle était étroite et il faisait sombre. Si j’avais fermé les yeux cela serait revenu au même…ou presque. Derrière moi il y avait une étrange lumière voilée par un peu de brouillard. C’était comme une apparition. Je restai longtemps à la regarder, envouté. La peur, la haine, la rancœur, la douleur ; envolées.
Soudain un bruit. D’abord lointain il devint de plus en plus précis. Quelqu’un s’approchait.
Effrayé je me cachai dans le renfoncement d’une porte un peu délabrée. Un morceau de bois m’écorcha le dos mais je ne bougeai pas et tendis un peu plus l’oreille.
Ce n’était pas le pas lourd des ivrognes ni celui feutré des gens malintentionnés. C’était comme un sautillement, une fugue. Intrigué je jetai un coup d’œil.
Un ange.

Ceux qui ne croient pas aux anges c’est simplement qu’ils n’en ont jamais vu. Les anges n’ont pas d’ailes dans le dos ou d’auréoles au dessus de la tête : ils ont un sourire radieux et un tendre regard. Les anges ne sont pas vêtus de blanc : c’est leur âme qui rayonne.
Si ce soir il n’y avait pas eu ce bout de bois qui laissait tomber au sol quelques gouttes de sang probablement que j’aurais cru que j’étais monté au ciel. Mais non j’avais mal, très mal. Cependant je n’osais pas bouger et briser le sortilège.
Je vis l’ange s’adresser à une princesse qui n’avait pas de couronne, je vis l’automate prendre vie et enfanter le monde entre ses mains avant qu’il ne soit piégé dans une petite boite à chaussures. Je vis l’ange s’incliner et repartir. Et la fugue s’éloigna avant de mourir.
Lorsque tout fut terminé je remarquai alors que j’étais frigorifié. Doucement je fis pivoter la porte contre laquelle j’étais adossé, y pénétrai, la refermai puis m’endormis.
Certains jours quand je doute de tout ceci je regarde mon dos dans un miroir. J’ai une cicatrice.

Comme pour chaque maison inhabitée, chaque demeure laissée à l’abandon, les villageois ne tardent jamais à s’en servir dans leurs légendes, leurs histoires d’horreur. Il paraît que quiconque pénètre dans la boutique de jouet devient fou. Mais c’est ce que les gens racontent…

Les jours qui suivirent, je retournai en cours. Était-ce pure folie que d’espérer qu’un jour les Hommes puissent changer ? Depuis ce soir où j’avais effleuré le paradis j’espérais.
Je sortis des cours. Mon cartable était situé juste quelques rues plus loin de là où je m’étais réfugié. Je l’avais vite retrouvé. En fait cette nuit là je n’étais pas perdu. Le matin, baigné par la lumière du Soleil le quartier avait retrouvé une allure familière. Toutefois ce n’était plus la même rue car la clarté aveuglante du jour étouffait les faibles rayons de…
«Pourquoi tu restes ici ? De toute manière tu n’as pas d’avenir !»
C’est douloureux d’espérer, c’est comme un morceau de bois dans le dos…sans raison…sans récompense bien des fois.
Ne pas réagir, ne pas se retourner. Ignorer.
Il y a trois jours je m’étais fait la promesse de revenir voir la princesse et son ange. Alors pour l’instant mon avenir s’arrêtait là et ça me suffisait.

La nuit était tombée et la vie avait déserté la ruelle. J’étais seul. Seul en face de la princesse. Je lui parlais comme si elle pouvait me comprendre. Je lui confiais mes doutes, mes espoirs, ma douleur toutefois aucun mouvement, aussi infime soit-il, ne l’animait. Elle était statufiée. J’avais fini par m’asseoir par terre en tailleur quand je perçus la fugue, douce mélodie. Je levai la tête. Un bond, une pirouette…l’ange arrivait.
De nouveau le même rituel s’effectua sous mes yeux ébahis mais à la fin, tandis qu’il s’inclinait devant la princesse, il se retourna et me salua d’un clin d’œil avant de repartir.
«Attends !» C’était la première fois que j’ordonnais à un ange. Je me levai et courus à sa suite. A-t-on le droit d’ordonner à un ange ? Je l’ignorais.
«Es-tu un ange ? » Il ne m’écoutait pas, il sautillait et moi j’avais tout le mal du monde à le rattraper. Soudain il tourna au croisement…quand je bifurquai il n’y avait plus personne. La rue était déserte. Je rebroussais alors chemin, déçu.
«Si tu es un ange, aide-moi.»
Mais j’étais encore trop jeune pour comprendre qu’être aidé c’est recevoir un peu d’amour et que ce n’est possible à la seule condition que l’on ait ôté de son cœur toute haine.
A cette époque je haïssais le monde.

C’était devenu une habitude. Tous les soirs je me rendais à la rue de la boutique de jouet. J’attendais et l’ange apparaissait. Je lui courais après puis il disparaissait, illusion qui s’effrite.
Mais les adolescents sont ainsi faits que dès que quelque chose leur résiste ils s’attachent d’autant plus à en percer le mystère. Mon mystère à moi il mesurait un mètre vingt. A première vue c’était un tout petit mystère sans intérêt. A part un fou qui donc aurait daigné porter attention à un ange déchu et à sa ridicule boite de chaussures ?
Un adolescent désespéré.

Ce soir là je m’en souviendrai toute ma vie. Il pleuvait à torrent sur la ville et même mon parapluie ne parvenait à m’abriter complètement. J’avais hésité à aller dire bonjour à la princesse mais je m’y étais finalement résolu. Je n’avais heureusement pas eu à attendre longtemps la venue de l’ange. Malgré le flux d’eau canalisé par la ruelle étroite il n’avait aucune difficulté à se déplacer. En réalité on eut dit qu’il marchait sur un océan. Il ne glissait pas, il n’éclaboussait pas. Il jouait sa fugue.
Cependant il était trempé. Ses cheveux mi-longs dégoulinaient sur ses épaules et ses vêtements lui collaient à la peau. Même les anges peuvent être mouillés.
«Princesse, offre-moi un peu de ton âme, je me sens vide.»
L’automate souffla alors et une bulle apparut.
«Attends !» Intrigué cette fois l’ange se retourna.
«Prends-le ; ça te sera utile, murmurai-je en lui tendant mon parapluie ; il ne faudrait pas que le monde éclate…» Je lui souris. Il fit un signe de la tête en guise de remerciement et agrippa de sa petite main la poignée recourbée du parapluie.
Il y a des instants de notre vie où tout se fige comme une photographie. Il était là en face de moi, à quelques centimètres. J’avais encore ma main sur le parapluie. Il venait d’y déposer la sienne. Et il y avait cette bulle de savon, seul élément nous séparant…ce monde arc-en-ciel. Autour de nous la pluie ruisselait, cadre mouvant à notre tableau. Elle nous enserrait, nous séparait du reste du monde, doux crépitement. Un ange et un cancre sous le même parapluie, un ange qui se protège du ciel. A l’école personne ne nous apprend à parler aux anges, personne ne nous apprend à sourire aux anges. J’étais immobile.
«Suis-moi» avait-il chuchoté. Mais ses lèvres n’avaient pas bougé. Peut-être l’avais-je rêvé.
Toutefois lorsqu’il avait fait demi-tour et qu’il était reparti, sautillant de plus belle, j’étais à ses côtés. Je fuguais.

posted in Contes | 4 Comments

1st juin 2010

Quand brillera l’obscurité (3/3)

Salut!

Voici la fin du conte que j’ai commencé à vous présenter il y a quelques semaines.

J’ai pris beaucoup de temps à trouver une fin à cette histoire et j’en suis assez contente.

J’espère qu’elle vous plaira et n’hésitez surtout pas à me dire ce que vous en pensez (en bien ou en mal !).

Bye et bonne lecture.

Quand brillera l’obscurité (1/3)

Quand brillera l’obscurité (2/3)

_________________________________________________

Quand brillera l’obscurité (3/3)

Le ciel ce soir était rouge, assassiné par le Soleil ; les rues se désertaient petit à petit, les passants se pressaient tandis que le vent se glaçait et Lanterne, comme chaque fois à cette heure, se recroquevillait un peu plus dans son alcôve tout en resserrant sa couverture autour de lui.
S’il supportait encore cette position humiliante et inconfortable c’est qu’il savait que dans peu de temps, s’il le désirait, s’il en sentait le besoin inexpliqué, il pourrait parler à la nuit ; ou du moins l’espérait-il…
L’enfant commençait à fermer les yeux, paisible, attendant simplement de sentir autour de lui la douce et rassurante présence de la nuit quand une voix suivit de gloussements le firent sursauter :
«Regardez ! Pauvre petit, il est tout seul, il a froid.»
Un garçon à peine plus âgé que Lanterne se tenait en face de lui, entouré de quelques camarades, unis dans la haine et le plaisir de blesser. Son ton était empli de mépris.
«Ma mère me dit toujours de me méfier des clochards et de les éviter, qu’ils étaient tous des garnements et ne sont bons qu’à chaparder. Tu les as volé  à qui ces pièces petit voyou ?»
Lanterne se taisait, il fixait ses mains serrées entre ses genoux pour conserver un peu de chaleur.
«T’as perdu ta langue alors ! Regardez tous il a peur !»
Des rires, durs, coupants, blessants…
Ils se rapprochèrent, resserrant le cercle.
«Dîtes, et si on lui prenait ses pièces ? Elles te servent à rien, bouffon ?»
Lanterne tremblait. Il n’osait pas relever la tête. C’était la première fois que la nuit et la solitude qu’elle apportait l’effrayait.
«Non, j’ai encore mieux, rétorqua un de ses acolytes, faut lui faire comprendre à ce voyou qu’on en a marre de voir tous les jours sa tête de con dans la rue.»
L’enfant se crispa. Il ferma les yeux.
«Lanterne, pourquoi te caches-tu ? »
C’était le crépuscule et la voix de Nuit n’était que très faible.
«Je ne me caches pas…
- Alors explique-moi ces mains devant ton regard.»
Mais comme Lanterne ne répondait pas la nuit poursuivit :
«Je ne vois plus la lumière de tes beaux yeux noirs.
- Mais Nuit, j’ai peur et j’ai mal, non pas au corps mais à l’âme.»
Le temps s’était comme suspendu, dilaté. Tout peut arriver quand le Jour rencontre la Nuit…
«Sais-tu pourquoi je n’ai plus peur du noir ?
- Non, répondit l’enfant sans chercher à réfléchir.
- Parce qu’au lieu de voir l’obscurité, j’essaie de ne percevoir que l’éclat de ton cœur et de tous ceux dont tu m’a révélé l’existence.»
Un silence. Une inspiration.
«Lanterne, tu m’as aidé et tu m’as ouvert les yeux, tu t’es intéressé à moi alors que tous me fuient et me redoutent. Je n’ai pas les moyens de te rendre riche ou de remédier à ta condition de dos-au-mur mais je puis au moins t’apporter mon amitié. Fais moi confiance et ôte ton masque.»
Un coup de pieds dans le genou.
«Nuit, j’ai peur.»
Un coup de poing dans le ventre.
«Enlève tes mains de devant ton visage.»
D’une poigne quelqu’un agrippa ses cheveux.
«Nuit, j’ai mal.»
Son corps plaqué contre le mur. Sa respiration qui s’accélère.
«Ouvre les yeux !»
Alors Lanterne poussa la porte de la cage dans laquelle il était emprisonné, cette cage de peur, de solitude et de souffrance.
Alors Lanterne put rayonner, comme Lautre il y a très longtemps car il était désormais libre, libre d’exprimer sans peur ce rêve universel qui brillait en lui et en chacun, un rêve d’amour, de paix et de fraternité.
Pour la première fois Lanterne quitta son mur et il se dressa droit, au milieu de la ruelle.
Le jour s’était éteint mais, au grand bonheur de Nuit, la pénombre s’était dissipé tandis même que les étoiles continuaient de briller dans le ciel : l’enfant parlait et de nouveau il espérait :
«Je m’appelle Lanterne, je suis dos-au-mur…»
Les garçons qui l’entouraient s’étaient masqués le visage, aveuglés par la clarté des yeux de l’enfant.
«Je m’appelle Lanterne et je refuse ce soir que l’on obscurcisse le jour…»
Petit à petit le groupe reculait, tête baissée.
«C’est grâce à toi, Nuit, si ce soir j’existe. Tu m’as donné un nom, un but et l’envie de vivre…»
Les garçons s’étaient enfuis, emportant l’ombre de leur cœur.
Seul subsistait l’enfant, immobile, les yeux tournés vers le ciel :
«Je m’appelle Lanterne mais aujourd’hui, pour toi, je serai Lautre.»
Soudain dans la nuit une étoile filante traversa le ciel, s’alluma, brilla puis mourut…
«Nuit, tu pleures ?
- Oui, mais c’est de joie.»
Rien n’est plus beau que le sourire d’une personne qui nous est chère.

posted in Contes | 3 Comments

22nd mai 2010

Quand brillera l’obscrutité (2/3)

Salut !

Voici la suite du conte dont je vous ai présenté le début il y a deux semaines.

Bye et bonne lecture.

Quand brillera l’obscurité (1/3)

Quand brillera l’obscurité (3/3)

____________________________________________________

Quand brillera l’obscurité (2/3)

Plusieurs jours s’écoulèrent, tous semblables les uns aux autres ; quelques étoiles qui s’éteignent dans l’immensité.
Pendant tout ce temps Lanterne cherchait dans son esprit un moyen d’aider la nuit mais sa longue réflexion ne le mena finalement qu’à la conclusion qu’à travers la peur du noir c’était la peur d’elle même qui tourmentait Nuit :
«Tu as peur de toi, Nuit. Tu as peur parce que tu ne contrôles plus rien, que tu n’es même plus maître de ta propre personne, que tu trembles sans pouvoir t’en empêcher, que les étoiles clignotent et que tous grelotent de froid. Tu as peur de toi parce que tu crois que tout ce qui arrive est de ta faute. Tu…»
L’enfant venait de penser à voix haute, en plein jour et soudain il s’était tu. Quelques personnes, intriguées, s’étaient arrêtées. Ils le regardaient en fronçant les sourcils, en jetant à la dérobée des regards lourds de sens : «Il est fou.» y lisait le dos-au-mur ; «le pauvre il divague complètement…». Le garçon ferma les yeux et baissa la tête. Nuit n’était pas là, il était midi, et pourtant, autour de Lanterne, le monde tremblait ; il vacillait car quelque chose était apparu au fond de ses yeux, bien pire que la peur…juste de la douleur.

Ce même jour, un peu plus tard lorsque le Soleil fut couché, Nuit s’adressa à l’enfant :
«Je t’ai montré mon cœur et je t’ai révélé mes frayeurs ; à ton tour maintenant de te dévoiler.»
Le silence souvent n’est qu’apparence, car c’est sans bruit que les cœurs crient. Ce soir seule la nuit pouvait entendre Lanterne pleurer.
«Tu ne connais camarade que l’obscurité ; tu ignores tout du jour. La pénombre est reposante pour les yeux et douce pour le cœur tandis que la lumière, elle, aveugle, elle agresse, elle nous brandit à la face du monde pour que tous ricanent. Tu as peur du noir, je le comprends ; mais peux-tu concevoir que je redoute le jour, ce moment où les ombres apparaissent, nous séparent et nous rendent inégaux. L’ombre de ceux assis par terre est toujours plus petite que celles de ceux les observant, les dominant, les jugeant.»
Nuit avait écouté, elle avait écouté mais elle n’avait rien pu dire, rien pu faire.
Soudain dans la nuit une étoile filante traversa le ciel, s’alluma, brilla puis mourut…
«Nuit, tu pleures ?»
Il est dur parfois d’être impuissant.

Dans les jours qui suivirent personne ne parla mais ils se cherchaient, se guettaient d’autant plus ; un sourire, un clin d’œil et un peu de lumière, c’est tout ce dont ils avaient besoin pour avoir l’impression de ne plus être seuls mais de partager une part d’eux-mêmes avec quelqu’un.
Pourtant un soir, peu après le crépuscule, Nuit chuchota gênée :
«Je peux te parler ?»
L’enfant sourit : «Bien sûr.»
La nuit attendit un moment, comme si elle hésitait à prendre la parole une nouvelle fois puis murmura :
«Il y a encore eu un meurtre très tôt ce soir, j’ai tout vu. C’était une embuscade et la haine ruisselait tout autour comme le sang sur la lame.»
Cette nuit dans le ciel il y avait des nuages.
«Nuit, pourquoi te caches-tu ?
- Je ne me cache pas…
- Alors explique-moi ce voile devant tes yeux.»
Mais comme Nuit ne répondait pas Lanterne poursuivit :
«Je ne vois plus les étoiles.
- Quelle importance, elles sont tellement petites !»
L’enfant se tut un moment puis demanda :
«Sais-tu pourquoi je n’ai pas peur du noir ?
- Non, répondit Nuit après une courte réflexion.
- Parce qu’au lieu de voir l’obscurité, j’essaie de ne percevoir que l’éclat des étoiles.»
Un silence. Une inspiration.
«Je peux t’aider, Nuit ; je peux t’apprendre à voir la lumière dans l’obscurité. J’ai beaucoup réfléchi et je pense que j’en suis capable…mais pour cela je te demanderai d’ôter ton masque.»
Alors une trouée apparue entre les nuages et le garçon put voir scintiller deux petites étoiles ; deux yeux qui brillaient d’espoir.

Lanterne se leva, confiant, sûr de lui-même, et tandis qu’il parlait son regard se posait tout à tour sur la brise, les animaux nocturnes et les étoiles car ce soir, plus qu’à un esprit, l’enfant s’adressait à un corps, un cœur et à une âme :
«Tu voudrais, Nuit, voir briller de nouveau Lautre dans le ciel pour qu’elle t’illumine, te rassure et te prouve la bonté de l’Humanité ? Sache qu’elle n’a jamais cessé de rayonner.»
Nuit eut l’air sceptique : «Pourquoi me donnes-tu une lueur d’espoir alors que j’ai vu Lautre exploser et mourir de mes propres yeux. Sais-tu combien il est douloureux d’espérer en vain ?»
L’enfant bomba le torse, fier de lui-même pour la première fois :
«J’ai déjà vu des personnes courir, rire ou sourire mais jamais je n’ai vu quelqu’un mourir.
Mourir n’est pas une action que l’on réalise ; c’est simplement lorsque l’on cesse de vivre, lorsque l’on cesse de courir, de rire et de sourire.
- Peut-être ; mais j’ai vu Lautre exploser et toute chose qui explose meurt…
- Non, coupa l’enfant, toute chose qui explose se brise, se déchire, se fragmente mais ne meurt pas. Si tu souffles sur une fragile rose, les pétales se détacheront pour s’envoler, emportées par le vent. C’est un peu comme si la rose aurait explosé ; mais elle ne serait pas pour autant morte car il subsisterait en de nombreux endroits une part d’elle même. Quand Lautre a explosé elle ne s’est pas éteinte ; des fragments de sa lumière se sont simplement éparpillés aux quatre coins du ciel. Si ton rêve d’union, de paix et de fraternité s’est dissous, les acteurs n’en sont pas moins présents et vivants. Regarde le ciel Nuit, Lautre a disparu mais quelque chose d’autre n’est-il pas apparu ?»
Deux yeux invisibles s’étaient tournés vers l’immensité :
«L’obscurité.
- Non, cela c’est ce que tu veux voir.»
La nuit étudia le ciel méthodiquement. Il y a avait tout d’abord la Lune dont le puissant éclat attirait directement son regard ; puis l’obscurité, dense, effrayante, cette obscurité qui n’en finissait pas…
Nuit faillit réitérer sa première réponse et se détourner des ténèbres lorsque soudain quelque chose la surprit : un point de lumière. Cette vision fut comme un bref éclair, précédé et suivi par la pénombre. Mais cette fois-ci la nuit ne s’attarda pas à regarder l’obscurité et son regard courut très vite jusqu’au prochain point lumineux.
«Les étoiles.»
L’enfant esquissa un croissant de Lune.
«Chaque astre que nous voyons est le reflet du rêve d’une personne, un rêve égoïste et solitaire mais un rêve toutefois. Ces étoiles sont moins brillantes que Lautre mais elles existent tout de même. Si tu veux reconstituer ce satellite brisé prend le temps de regarder chaque étoile, de comprendre son rêve, et de le partager. Le ciel il est sûr restera semblable à aujourd’hui mais dans ton cœur les rêves de millions d’autres rayonneront. On se sent toujours plus fort quand on partage notre rêve avec quelqu’un d’autre…»
Une petite brise, légère comme un soupir, effleura le visage de l’enfant.
«Cependant cela n’efface pas l’obscurité. Elle reste, elle persiste ; j’ai l’impression de marcher les yeux fermés avec la peur constante de tomber et de me blesser.
Ne suis-je donc condamné qu’à sauter d’étoile en étoile en attendant de me tromper, de vaciller et de chuter dans l’obscurité ?
- Non ! » Lanterne ne parlait pas fort, c’est à peine s’il chuchotait, si ses lèvres remuaient. Ce soir seul son cœur criait, il hurlait à la nuit comme un loup pris de folie. Nulle oreille ne l’entendait, nulle tête ne se leva mais dans la ville tous les cœurs s’éveillèrent…
«Non, je refuse d’être condamné à cette vie. Je refuse d’être condamné à voir passer les gens chaque jour devant moi, je refuse d’être condamné à attendre d’être seul pour pleurer. J’ai refusé d’être condamné à ne jamais entendre quelqu’un me parler avec amitié et c’est pourquoi ce soir, grâce à toi, je peux refuser que tu sois condamné à l’obscurité.»
Nuit s’était arrêtée de respirer, plus un son ne s’élevait dans la pénombre. Tous écoutaient.
«Oublie les meurtres, les larcins, les gémissements ; ferme ton cœur à la noirceur de leurs âmes et ne daigne les regarder que lorsqu’ils auront recouvré un petit peu de clarté. Nuit, je suis dos-au-mur cependant j’ai encore assez de fierté pour ne lever les yeux non pas sur ceux dont le portefeuille en vaut la peine mais sur les rares personnes dont le cœur en vaille la chandelle car, alors, leur regard est empli de plus de lumière que toutes les pièces de leur bourse.
Je t’en prie, ne pose tes beaux yeux sombres que sur les vies qui brillent en silence, sur ces mères qui le soir venu refoulent leur fatigue et leur lassitude pour bercer de nouveau leur progéniture, sur ces pères qui prennent leur plus belle voix pour raconter une histoire, sur ces amis qui ouvrent leur portes aux âmes égarées et savent si bien les consoler, sur ces amants qui s’aiment dans l’impunité, sur ces enfants seuls chez eux qui lisent pour s’enfuir vers quelques idéaux, sur ces louves qui bravent le danger pour nourrir leurs petits, sur ces arbres qui se creusent pour abriter les écureuils, sur chaque être qui se sent seul dans le noir et aspire à sentir sur son visage la douceur de ton regard, de ton sourire…
Chaque étoile, même petite, mérite qu’on lui prête attention. Alors seulement elle pourra grandir et rayonner. Alors seulement l’obscurité pourra s’illuminer.»
Longtemps après le discours de Lanterne la nuit resta pensive à contempler la lumière de chaque être, à comprendre leurs désirs, leurs envies avant de réaliser que leurs rêves aussi pouvaient être beaux et simples, de petites étincelles ravivant le brasier de l’espoir.
«Lanterne quel est ton rêve, ton rêve le plus cher ?
- Avoir un ami, quelqu’un sur qui je puisse compter, un mur qui ne risque pas de s’effondrer.
- Je croyais que c’était d’être prince d’un infini royaume où il n’y aurait plus aucune frontière, plus aucun mur pour séparer les hommes et instaurer des conditions.»
L’enfant acquiesça, le visage grave et empli de mélancolie :
«C’est vrai. Mais désormais je crains de devenir prince et d’être plus seul que je ne le suis aujourd’hui.
Peu m’importe ma condition de dos-au-mur si j’ai un ami.»
La nuit sourit.
«Je partage ton rêve, mon ami.»

posted in Contes | 0 Comments